dimanche 18 mars 2012

Crise du capitalisme de rente, endettement et répartition des revenus


Crise du capitalisme de rente, endettement 
et répartition des revenus
Par Ahmed HENNI

Recherches internationales n° 84
(Octobre-décembre 2008)
A suivre l’esprit du moment, le récit « référentiel » de la crise actuelle nous renverrait spontanément à 1929. Pourtant, ne retenir que le « krach » boursier de Wall Street comme cause et manifestation des crises de 1929 et 2008, n’aide pas à replacer ces deux évènements dans la logique historique du capitalisme. Les études magistrales de J.K. Galbraith et Milton Friedman1 sur la crise de 1929 nous montrent que la crise actuelle ne procède pas de la même logique. En 1929, la crise s’amorce, grosso modo, à partir de l’économie de production matérielle : de grands programmes immobiliers en Floride qui ne trouvent pas d’acheteurs. Les revenus et l’épargne ne correspondaient pas à la production initiée par un crédit aux promoteurs immobiliers. Il aurait fallu que les banques accordent des crédits aux acheteurs potentiels. Ce ne fut pas le cas. La mévente provoque alors des difficultés aux banques engagées dans ces programmes. La Banque centrale (FED) refuse de les refinancer. On connaît la suite : faillite des petites banques, puis des entreprises de production clientes de ces banques, etc. A cette époque, les banques portaient le risque. Aujourd’hui, elles vendent le risque en s’en défaisant grâce à la titrisation des hypothèques.
En 2007, c’est la profusion d’acheteurs de biens immobiliers qui est à l’origine de la crise. Les logements se vendent bien mais leurs acheteurs se sont endettés pour les acquérir. Ces acheteurs vont faillir, non parce qu’ils ne disposent plus de revenus, mais parce que le coût du crédit a augmenté. Ce qui modifie la répartition des revenus, appauvrissant les débiteurs et enrichissant les créanciers. Et plus l’endettement des acheteurs est massif, plus ce transfert de richesses l’est. La crise de 1929, partie d’un problème de réalisation de la production matérielle, est due à une pénurie de financement et refinancement. La crise de 2008 est due à une inflation du financement et refinancement qui conduit à la banqueroute au sens de la crise survenue à la suite des innovations monétaires de John Law (Lass). La banqueroute de type « lassien » intervient lorsque le transfert possible de richesses par la création monétaire et la circulation de titres dérivés atteint sa limite et que les revenus issus de la production matérielle ne parviennent plus à financer ces transferts des débiteurs vers les créanciers. Bref, les revenus engendrés par la production matérielle (salaires) n’arrivent plus à supporter les risques dont se sont défait les institutions financières. Il faut réaliser du capital pour les compenser. Les travailleurs américains ou espagnols endettés n’ont pu honorer leurs échéances par leur seul salaire : ils ont dû vendre leur maison pour assurer ces transferts. D’où un « krach » immobilier. Ils ne sont pas les seuls : tous les titulaires de capitaux ont dû en réaliser une partie. Ce qui ne se fait pas en un jour. En attendant ces rentrées, le système financier a fait banqueroute.
Depuis que la monnaie s’est détachée de toute référence matérielle marchande, elle est devenue, grâce au crédit et à l’endettement, l’instrument principal de répartition des revenus en commandant les transferts de richesses d’un groupe social à un autre. Pour faire bref, lorsqu’une Banque centrale augmente d’un point le taux d’intérêt directeur, ce sont, en France, par exemple, pas moins de 10 milliards d’euros qui, d’un coup, sont transférés des débiteurs vers les créanciers. Dans les pays riches, il est devenu plus intéressant de capturer les richesses par l’endettement des particuliers et des Etats que par de la production matérielle. C’est ce que j’appelle le capitalisme de rente.
Le système n’a tenu que parce d’autres travailleurs dans le monde ont continué de produire matériellement sans s’endetter, la Chine préférant refinancer les Etats-Unis que de financer le bien-être de ses populations. Ainsi, de cette façon également, la création monétaire commande la répartition mondiale des revenus.
Une banqueroute financière « lassienne »2
Contrairement donc à 1929, c’est, en 2008, l’émission sans frein de monnaie durant trente ans et la surabondance de crédit aux spéculateurs financiers et aux ménages américains qui a poussé les acteurs économiques, l’État et des ménages américains à un endettement sans précédent conduisant certains à se retrouver, dès 2007, en cessation de paiement.
Pour continuer de consommer autant de biens et services qu’auparavant, les États-Unis émettent, depuis l’état d’exception monétaire qu’ils ont décrété en 1971, de plus en plus de dollars. Le crédit à la consommation qui était de seulement 134 milliards en 1971 dépassait les 2.170 milliards en 2006, soit 16 fois plus alors que la production réelle de richesses (hors inflation) n’était multipliée que par 3 (de 3.760 milliards en dollars constants à 11. 320).
L’explosion du crédit américain à la consommation
Année
Milliards de $
1985
524
1990
798
1995
1 010
2000
1 544
2005
2 200
2006
2 295
2007
2 395

Ce crédit ne sert pas uniquement à soutenir la consommation. Il finance surtout la spéculation sur papier comme l’ont révélé en 2008 les chiffres astronomiques des papiers « lassiens » détenus par les banques. Après la période keynésienne des « trente glorieuses » avec taux réel d’intérêt souvent négatif – Keynes ambitionnait une « euthanasie des rentiers » -- les rendements des titres redeviennent positifs dès la fin des années 1970. L’inflation est combattue, les salaires contenus. Les rendements de plus de 10% deviennent monnaie courante. A ces rendements s'ajoutent des plus-values en capital: la valeur des titres s'envole. Les indices des valeurs sont multipliés par trois ou quatre en une décennie. L’indice des cours des actions à la bourse de New York (Dow Jones) passe du niveau 500 en 1956 à 1.000 en 1972 (seize ans) puis double une nouvelle fois en quinze ans (2.000 en 1987), atteint quatre ans après (1991) le niveau 3.000, franchit les 10.000 points en 1999 et tourne autour de 12.000 points en 2008, soit un nouveau quadruplement en 17 ans. Aucune fortune industrielle n’a suivi ce rythme.
C’est ce capital, devenu « fictif », qu’il a fallu réaliser depuis 2008, d’où la chute des indices boursiers à leur niveau de 1990.
Outre les revenus engendrés par les manipulations de papiers et qui ont contribué à concentrer la richesse hors de la sphère de production matérielle, s’ajoutent les revenus tirés des créances sur Etat.
Les sommes reçues sous forme d’intérêts par les créanciers des États des pays riches atteignent désormais des niveaux fabuleux : 430 milliards de dollars versés en 2007 par le seul État fédéral américain. C’est plus que l’ensemble des profits des entreprises industrielles du pays -- qui font souvent des pertes.
En 1950, l’État fédéral américain payait 0,6 milliard d’intérêts pour 36,9 milliards de dépenses budgétaires, soit 1,6%. Par conséquent, 98,4% des impôts reçus servaient à des dépenses publiques réelles. En 1970, au seuil de la mutation rentière du capitalisme, l’État fédéral américain payait 17,7 milliards d’intérêts sur un total de dépenses budgétaires de 201 milliards, soit 8,8%. Sur 100 dollars d’impôts qu’il recevait, il devait en consacrer 9 aux intérêts de la dette et seulement 91 aux dépenses publiques réelles. En 1991, il atteint un maximum historique de 19,08% pour 250 milliards d’intérêts. A ceci il conviendrait d’ajouter les intérêts versés par les États (61,7 milliards en 1991). Dans un tel cas, l’État ne dispose plus, sur 100 dollars d’impôts reçus, que de 80 pour les autres dépenses. D’où les réductions drastiques des budgets sociaux. Voici, sur une période que nous avons voulu la plus significative de cette transition, les données sur la dette américaine où l’on s’aperçoit que l’État fédéral compense systématiquement la baisse de la croissance de la richesse réelle par l’augmentation de son endettement. C’est la vie à crédit.

Année
Dette fédérale (stock en milliards $)
Variation annuelle moyenne de la dette (année n/ année n-1) (%)
Variation annuelle moyenne du PIB réel (année n/ année n-1) (%)
Intérêts annuels versés par l'État fédéral
(milliards $)
Intérêts annuels versés par les États
(milliards $)
1967
344,663
4,66
2,72
12,7
3,7
1970
389,158
5,68
0,26
17,7
5,3
1975
576,649
17,05
-2,26
28,9
11,1
1980
930,21
10,07
1,43
69,7
19,4
1985
1 945,94
17,02
4,51
169,4
39,4
1990
3 364,82
13,95
2,8
237,5
57,9
1995
4 988,67
3,93
3,35
290,4
64,2
2000
5 662,22
-1,97
4,08
283,3
79,5
2005
8 170,41
7,56
6,49
255,9
90,4
2006
8 506,97
4,12
6,86
277,5
95,4

Cette vie à crédit est historiquement exceptionnelle et n’a rien à voir avec 1929. Elle rappelle davantage l’aristocratie rentière d’Ancien régime. Une épargne nationale aurait dû la financer. Cette condition est, actuellement, levée grâce à la libre circulation des capitaux qui permet d’avoir recours à l’épargne extérieure. Les États-Unis ont pratiquement dollarisé l’épargne mondiale. Leur capacité souveraine leur permet aussi bien de ne plus épargner que d’attirer les capitaux extérieurs, souvent constitués de dollars créés par les États-Unis pour financer leur déficit commercial. Leurs titulaires, faute d’acheter des marchandises américaines, les replacent aux États-Unis en bons d’État. Ainsi la boucle est bouclée : l’état d’exception monétaire décrété par les États-Unis en 1971 leur permet d’émettre autant de dollars qu’ils veulent, d’acheter autant qu’ils le désirent aux autres pays, de dépenser budgétairement autant que de besoin, de ne pas épargner, vivre à crédit sur le reste du monde, mais entretenir le monde d’une pluie de dollars bienfaiteurs pour les titulaires de capitaux sous forme de profits commerciaux ou d’intérêts de la dette publique. Mieux, cette situation rend souvent captifs les pays qui possèdent des excédents en dollars : même lorsque les taux américains baissent, ces dollars continuent d’affluer pour souscrire les bons d’État.
Les données du Trésor américain montrent, qu’en janvier 2008, les capitaux extérieurs avaient souscrit pour 26% de la dette fédérale. Ils provenaient des pays suivants :

Montant (milliards de $)
Part dans les souscriptions extérieures (%)
Part dans les souscriptions de la dette (%)
Japon
586,9
24,43%
6,38%
Chine
492,6
20,50%
5,35%
Royaume-Uni
160
6,66%
1,74%
Brésil
141,7
5,90%
1,54%
Pays pétroliers
140,9
5,86%
1,53%
Banques des Caraïbes
108,1
4,50%
1,18%
Luxembourg
68,4
2,85%
0,74%
Hong Kong
54,5
2,27%
0,59%
Allemagne
42,9
1,79%
0,47%
Corée du Sud
42,1
1,75%
0,46%
Suisse
39,3
1,64%
0,43%
Taiwan
38,9
1,62%
0,42%
Singapour
38,4
1,60%
0,42%
Mexique
35,5
1,48%
0,39%
Russie
35,2
1,47%
0,38%
Belgique
13,1
0,55%
0,14%
Autres
364
15,15%
3,96%
Total
2402,5

26,11%

Un contrat tacite lie ainsi la croissance économique japonaise et chinoise, permise par les débouchés américains, et les émissions sans restriction de dollars qui paient ces achats et, en fin de compte, vont financer le déficit budgétaire fédéral ou la banqueroute financière du système. Il est clair que de tels pays n’ont aucun intérêt à remettre en question l’état d’exception monétaire actuel.
Ce recours à l’épargne mondiale est obligé. Les États-Unis n’ont pas le choix. Leur épargne nationale est insignifiante. La population américaine s’est habituée à cet état de fait rentier. Elle consomme sans compter, emprunte et n’épargne plus. Après avoir atteint, en 1984, un maximum de 11% du PIB, le taux d’épargne privée ne cesse de diminuer pour avoisiner actuellement le zéro.
Des entreprises de production devenues rentières
La crise aurait pu ne condamner à la banqueroute que les seuls débiteurs insolvables et leurs créanciers financiers. Or, depuis les années 1980, attirées par les intérêts, dividendes et plus-values financières, les entreprises de production ont elles aussi révisé leur stratégie de profit.
Lorsque nous examinons, par exemple, les données fournies par les comptables nationaux sur les entreprises résidentes en France, nous constatons que, depuis les années 1980-90, les sociétés non-financières tirent de plus en plus leurs ressources de « capture externe ». Jusqu’en 1980, les revenus de la propriété reçus par les entreprises de production (intérêts et dividendes principalement) ne représentent qu’un maigre pourcentage de leurs ressources (moins de 15%). Jusqu’à cette date, les entreprises tirent le principal de leurs ressources de leur exploitation propre.
La rupture se fait à partir des années 1980, concomitante de la mutation du capitalisme en capitalisme de rente. A partir de la décennie 1980-90, la part des revenus extérieurs reçus sous forme de dividendes ou autres intérêts financiers s’élargit rapidement pour finalement représenter, en 2007, 43,2% des ressources totales des sociétés non-financières. Autrement dit, à la veille de la crise financière de l’année 2008, les sociétés non-financières établies en France ne tiraient que 56% de leurs ressources de leur métier propre et de leur exploitation. L’autre moitié, quasiment, provenait de rentes extérieures à elles. Par conséquent, elles préfèrent « externaliser » de plus en plus les antagonismes de production et les déléguer à autrui. En bref, engranger des revenus financiers plutôt que des revenus provenant de leur production propre.
Ressources des sociétés non-financières résidentes en France
(en milliards d’euros, base 2000)
Année
Excédent brut d'exploitation
Revenus de la propriété
Total Ressources
Part des revenus de la propriété
1960
5,9
0,3
6,2
4,37%
1970
17,1
1,2
18,4
6,80%
1980
52,3
9,6
61,9
15,45%
1990
167,4
42,9
210,3
20,40%
2000
226,5
117,6
344,1
34,18%
2005
268,8
171,1
439,9
38,89%
2006
283,0
198,5
481,5
41,22%
2007
299,0
227,6
526,6
43,22%
Source : INSEE, Comptes des sociétés non-financières
La majeure partie de ces revenus tirés des activités autres que la production propre sont représentés par des dividendes.
 En milliards d’euros
1959
1994
2007
Excédent brut d'exploitation
5,0
175,0
299,0
Revenus de la propriété
0,2
58,9
227,6
Dont 1. Intérêts
0,2
26,7
58,5
2. Revenus distribués des sociétés
0,1
30,5
150,4
Dont Dividendes
0,0
29,2
147,6
Ces dividendes, insignifiants en 1959, prennent consistance à la fin des années 1980 (30 milliards en euros-2000) pour atteindre près de 150 milliards en 2007 (toujours en euros-2000), soit 5 fois plus en quinze ans alors que, dans le même temps, l’excédent brut d’exploitation n’était multiplié que par 1,7.
Ces stratégies de croissance externe se sont traduites par l’acquisition de portefeuilles de titres, de placements en billets de trésorerie sur le marché monétaire et des absorptions-acquisitions de sociétés externes au métier. Mieux, souvent ces acquisitions ont visé des entreprises des secteurs « rentiers » : finance, médias, etc. L’emblématique groupe Lagardère, par exemple, à l’origine fabricant d’armement (Matra), a pris le contrôle successivement d’entreprises de publicité, de presse, d’édition et de … sport : Lagardère publishing (d’Hachette jusqu’à Astérix) : 2 139 millions de CA en 2007; Lagardère active digital (Elle, Europe 1, Canal, MCM, Virgin 17, Art et décoration, Infobébés, etc.) : 2 291 millions ; Lagardère services (Aéroboutique, Bulgarpress, Lagardère Publicité, etc.) : 3 721 millions ; Lagardère sport  (Roland Garros, Sportfive, leader européen dans la gestion des droits audiovisuels sportifs, particulièrement dans le football, World Sport Group acteur majeur sur le marché du football du golf asiatiques) : 440 millions.
Le bilan de 2007, le dernier disponible, fait apparaître que les résultats tirés d’EADS (1 003 millions d’euros), partie industrielle du groupe, sont inférieurs à ceux qu’il tire de Canal+ (1 433 millions). Marie-Claire réalise à elle seule 236 millions, soit un quart du résultat tiré d’EADS.
Cette stratégie montre que les entreprises non-financières ont saisi les nouveaux enjeux de ce que j’appelle le capitalisme de rente : investir hors de la sphère industrielle. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas tellement pour délocaliser dans des pays à bas salaires, mais pour s’orienter vers la sphère des usages financiers, médiatiques et autres. Quand le groupe formé autour du journal Marie-Claire rapporte près d’un quart de ce que rapporte EADS à Lagardère, on comprend que celui-ci veuille se débarrasser de ses actions EADS. L’explication des abandons industriels par les délocalisations dans les pays à bas salaires peut séduire un large public. Elle n’explique pas du tout les stratégies du grand capital. Celles-ci sont devenues des stratégies rentières. Elles ont jusqu’ici largement profité des mouvements financiers.
Pour Lagardère, quand les résultats tirés d’EADS passent de +23 millions en 2006 à -44 millions en 2007, les plus-values tirées de transactions sur titres s’élèvent à + 93 M€ de plus-values de cessions diverses (notamment PQR, Hachette Filipacchi Suède, Teva) et + 472 M€ de plus-value de cession d’une partie des titres EADS (environ 2,5 % du capital). Ses immobilisations comptables indiquent, en 2006, un stock de 1.633 millions d’euros en placements financiers et trésorerie et 869 en 2007. Le choix stratégique est clair : investir moins dans la production matérielle et davantage dans la sphère rentière.
Ainsi le groupe Lagardère déclare les investissements suivants :
Millions d’euros
1er semestre 2007
1er semestre 2008
Investissements corporels et incorporels
20
20
Investissements financiers
96
296

Globalement, les actifs non financiers des sociétés non financières s’élèvent à 3.750 milliards d’euros fin 2007, soit un montant équivalent à quatre années de leur valeur ajoutée (contre moins de trois ans avant 2000). La part des actifs financiers a augmenté de façon continue jusqu’à l’an 2000 : elle représentait 36 % de l’ensemble des actifs des SNF en 1978 et 64 % fin 2000. Depuis, cette part est demeurée élevée (autour de 56 %)3.
Dans ce cas, on comprend que le premier souci du grand capital n’est plus l’emploi dans le cœur du métier mais la capture externe. D’où un chômage déclaré ou déguisé croissant appelant une redistribution sociale de plus en plus forte en volume, multipliant elle-même les petites rentes dans la population.
La crise dans la sphère financière, en détruisant ces capitaux « fictifs », va donc réduire drastiquement les ressources que les entreprises non-financières tirent de la capture externe. Outre des résultats en baisse, elles vont devoir chercher de nouvelles opportunités. On peut imaginer qu’elles puissent élaborer des stratégies de recentrage sur leur production propre. Si les rentes tirées de la capture externe ne sont plus significatives, elles devront, pour préserver leur compétitivité, investir dans du capital high-tech et, probablement, licencier et relever le taux d’exploitation de la main d’œuvre.
Une répartition des revenus de plus en plus concentrée
Le capitalisme engendre dans sa phase rentière actuelle de nouvelles visions du monde, un nouvel « esprit du temps », mais aussi des reclassements sociaux qui engendrent de nouveaux antagonismes, qui ne sont plus, dans les pays rentiers, ceux de la production d’usine.
Tout d’abord, ce sont les travailleurs des entreprises non-financières qui, face au mouvement à la hausse des profits du capital et la pression à la baisse sur le taux de salaire, ont voulu eux aussi profiter de la capture rentière des entreprises.
En France, le syndicat Force ouvrière lance le débat et déclare le 22 février 2005 que « les grandes entreprises affichent une santé insolente (..) Total a ainsi annoncé un bénéfice de 9,6 milliards d'euros (+23% sur un an), L'Oréal de 3,63 milliards (+143%), BNP Paribas de 4,66 milliards d'euros (24,1%), Société Générale de 3,13 milliards (+25%), Arcelor de 2,31 milliards (+800%), Schneider Electric de 565 millions d'euros (+30%). Des bénéfices plus que confortables qui vont surtout servir à régaler les actionnaires, dont les dividendes vont également faire de jolis bonds (+63,6% chez Schneider, +62% chez Arcelor, +37,9% chez BNP-Paribas, +32% à la Société Générale, +15% chez Total, +12,3% chez l'Oréal…). De quoi indigner les syndicats qui déplorent que cette explosion des profits ne génère ni emploi ni hausse du pouvoir d'achat ». Dans la même veine, la Confédération générale des cadres appelle «les entreprises à revoir leur politique salariale en vue d'une redistribution» des bénéfices. L’Union syndicale Solidaires pose une question « de fond, celle de la répartition des gains de productivité réalisés par les entreprises» avec les salariés. Le premier ministre de l’époque – de droite pourtant, Jean-Pierre Raffarin, conclut : "Il faut partager avec les actionnaires, avec les salariés et notamment avec les salariés-actionnaires". Seule voix discordante, celle de Michel Lamy, secrétaire national et économiste de la CFE-CGC, qui estime que les "résultats mirobolants" de ces entreprises « ne sont pas sains, car ils ne procèdent pas d'une logique économique mais d'une exploitation forte des salariés et des entreprises sous-traitantes».4 Auxquels il convient d’ajouter les produits de toutes les autres captures externes : placements rentiers, rapatriement de bénéfices réalisés grâce à l’exploitation de travailleurs « exotiques ». Ainsi, comme Total l’indique lui-même dans les chiffres suivants, c’est l’Afrique qui lui rapporte le plus:
Structure des coûts et des marges de Total selon les différentes régions du monde au 31 décembre 2007 (millions d’euros)

Europe
Afrique
Amérique du Nord
Asie
Reste du Monde
Total
Coûts de production
1 102
906
100
195
385
2 688
Bénéfices avant impôts
6 453
8 655
38
1 892
1 719
18 691
Rapport des bénéfices aux coûts
5,86
9,55
0,38
9,70
4,46
6,95
Source : Rapport annuel 2007.
Depuis lors, le débat sur le partage des bénéfices des multinationales est devenu récurrent. Il se poursuit depuis lors sur les « bonus » et autres « parachutes dorés » prélevés par les dirigeants de sociétés.
Ces revendications, face aux excès de l’esprit rentier du temps, traduisent probablement beaucoup plus des sentiments de paupérisation relative. Les données sur la répartition des revenus en France montrent que le montant de la redistribution sociale rattrape dorénavant le montant des salaires distribués. Les transferts sociaux commencent à y représenter une part majeure des revenus des ménages. De 10% dans les années 1960, cette part frôle dans ces années 2000 les 45%. Dans le même temps, à l’autre extrême, les revenus de la propriété explosent (de 6% des revenus en 1960 à près de 18% en 2007).
Lorsque l’on compare les évolutions globales, on observe une forte ascendance de ces deux catégories de revenu. En 2007, pour un montant de salaires avoisinant les 720 milliards d’euros, les prestations sociales de toute nature dépassent les 520 milliards et les revenus de la propriété les 220 milliards.
Evolution des transferts sociaux et des revenus de la propriété
(1960-2007)Milliards d’euros constants base 2000
En incluant les revenus du patrimoine, le revenu mensuel de ceux qui perçoivent des rentes s’élevait en 2006 à 3.486 euros et plus contre 809 euros pour le revenu le plus bas.
Niveau de vie mensuel pour un individu (en euros)

10% touchent moins de
50% touchent moins de
90% touchent moins de
95% touchent moins de
Niveau de vie
735
1 290
2 331
2 898
Niveau de vie tenant compte des loyers imputés
789
1 423
2 606
3 199
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier
757
1 347
2 560
3 187
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier et les loyers imputés
809
1 482
2 802
3 486
Source : Insee - France portrait social 2007. Année des données : 2005
En dix ans (1996-2005), les revenus annuels les plus bas ont augmenté de 1.668 euros lorsque les plus élevés avaient pris 3.122 euros de plus par an.
L’enrichissement d’une minorité s’accompagne donc d’une forte redistribution, enjeu des différents programmes politiques. Comment redistribuer et combien à une « plèbe » pauvre et déqualifiée, mais qui vote. Le capitalisme de rente, s’il se heurte à la production élargie de cette « plèbe », contient cependant ses revendications ou sa potentielle violence en faisant d’elle aussi une petite rentière, cultivant ainsi sa xénophobie.
Les vocables « patriciens » et « plébéiens » sont ici utilisés faute de mieux. Ils ont cependant leur justification. Il se produit une sorte d’intégration que j’appelle patricienne aboutissant à la constitution d’un groupe patricien dont la caractéristique principale – contrairement aux capitalistes industriels de la modernité – est de ne jamais s’impliquer directement dans des antagonismes de production. Le capitalisme de rente actuel capture sur son extérieur par des mécanismes de souveraineté. Il redistribue à l’intérieur, d’abord à une couche qui esquive l’antagonisme direct de production tout en utilisant les mécanismes de souveraineté (endettement public, création monétaire, protection par la loi –brevets et droits, etc.) pour s’enrichir, et, ensuite, sous forme de « transferts sociaux » à une masse pauvre et déqualifiée. Sociologiquement, ces « patriciens » visent davantage l’accumulation de biens de prestige5, signe de leur ascension sociale, que l’investissement dans la sphère productive. Ce ne sont plus des capitalistes modernes mais des transfigurations des patriciens romains utilisant l’Etat et le prestige pour asseoir leur suprématie sociale, évitant d’affronter les antagonismes directs de production et préférant les déléguer.




Professeur d’économie, Université d’Artois, Ancien membre du Conseil de la Banque centrale d’Algérie, Ancien Directeur général des impôts

1 John Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 », Payot 1989, et Milton Friedman and Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press (for the National Bureau of Economic Research), 1963
.

2 John Law (1671, Édimbourg - 1729, Venise), aventurier et banquier écossais. Son nom, en français, se prononçait Lass. En août 1719, sa compagnie obtient de l'État français le privilège de percevoir les impôts indirects et celui de la fabrication de la monnaie. En 1720, plus d'un milliard de livres de billets de banque sont émis et le capital de sa banque se monte à 322 millions de livres. Le prix des actions passe de 500 livres à 20 000 livres. Affolés par cette richesse miraculeuse, certains possesseurs de billets préfèrent réaliser immédiatement leurs avoirs en pièces d'or et d'argent. Ces réalisations de capital font baisser les cours. Dès le 24 mars 1720, c'est la banqueroute du système, connue sous le nom de banqueroute de Law. Toute confiance est perdue dans les titres en papier. La France entre en crise économique, suivie de l’Europe.
3 Voir : Nathalie Couleaud, division Synthèse générale des comptes, Insee, Frédéric Delamarre, Sesof, Banque de France, Le patrimoine économique national de 1978 à 2007, 30 années au rythme des plus-values immobilières et boursières , Insee Première N°1229 - mars 2009
4 Le Monde, 18 février 2005
5 L’accumulation de capital rentier fait exploser le prix des biens de luxe (séjours hôteliers princiers, montres, vêtements et chaussures de marque, etc.). L’acquisition d’œuvres d’art pour des sommes défiant toute imagination marque aussi bien le prestige que le montant des barrières d’entrée dans ce cercle patricien. A l’autre extrême, la nouvelle « plèbe » se vêtit et se divertit pour pas cher grâce à des produits électroniques fabriqués par de nouveaux ilotes exotiques.

Bulle financière ou nouveau stade du développement capitaliste ? Du naturalisme physiocratique à l'artificialisme monétaire



Bulle financière ou nouveau stade
du développement capitaliste ?
Du naturalisme physiocratique à l'artificialisme monétaire

par Ahmed HENNI

Publié dans la revue Les Temps Modernes TM- N°615/61
Septembre/Octobre/Novembre 2001, Gallimard, Paris EAN13 : 9782070763375
Repris dans Problèmes économiques – La documentation française (Paris) ; 2747 (06 février 2002)


La progression « vertigineuse» des masses de valeur circulant dans la sphère financière – 4.000 milliards de dollars environ en commerce international de marchandises et 200.000 milliards en transactions sur monnaies et titres – semble avoir déconnecté la valeur des signes représentatifs de la richesse de cette richesse même. Ou, plus précisément, elle semble avoir multiplié des droits monétaires exponentiels sur une richesse matérielle en progression «normale ». Ce divorce entre la valeur de 1'« intangible» et la quantité produite de biens et services « tangibles» effraie. C'est la vieille crainte d'une inflation destructrice par « bulle financière» interposée et, depuis l'inflation espagnole du XVIème siècle, la nostalgie redondante du vieux principe de circulation: pas de multiplication des signes monétaires indépendante du mouvement de la richesse matérielle.
Cette crainte renvoie à la conception même de la richesse. Serions-nous dans un mouvement progressif du capitalisme qui appelle des craintes inflationnistes ou bien devant une rupture et, de ce fait, placés devant la même interrogation qu'Adam Smith (1776) devant l'étrange et nouvelle richesse industrielle ? Une évidence permettra de mieux poser le problème: qu'est-ce que la richesse quand on ne peut vendre et consommer le kilo de pommes de terre qu'une seule fois, alors qu'on peut vendre et consommer la même image de télévision des millions de fois ? La rotation démultipliée du même acte de vendre et consommer le même objet rompt radicalement avec les anciennes manières de valorisation du capital. Cette rupture ne s'étant pas encore produite dans la conception culturelle de la richesse, la crainte surgit d'une bulle créée par cette rotation vertigineuse des mêmes valeurs physiques.
Or, ce type de rupture et de crainte est à ]' origine même de l'apparition de l'économie politique.

Naissance de l'économie politique

Le débat sur la valeur des choses est l'élément fondateur de l'économie politique moderne, elle-même science moderne par excellence. L'histoire de ce débat peut se résumer en une proposition : comment concilier une représentation artificialiste (monétaire) de la valeur avec la nature matérielle des choses produites et inversement. La tendance historique récurrente est de ne pas considérer la monnaie comme artifice indépendant de toute chose naturelle. La monnaie a, dit-on unanimement, une valeur qui dépend de la bonne santé naturaliste d'une économie (les fondamentaux). On ne conçoit pas qu'une monnaie puisse être à la fois artifice pur et produire des choses1. L'anthropologue Sahlins considère, au contraire, que les possibilités que contiennent les forces matérielles ne peuvent provenir d'elles-mêmes, mais ne peuvent être identifiées que grâce au système des représentations qui les organisent sélectivement et les intègrent dans la logique qui le motive2.
Aujourd'hui même, alors que l'électronique a rendu visible le caractère constituant de l'artifice, les représentations continuent de reproduire les termes classiques du débat. Un disque de chansons, par exemple, n'a aucune valeur par les qualités naturelles qui y sont incorporées (dépense vitale de l'ouvrier qui l'a fabriqué, matières naturelles, etc.). Sa valeur tient primordialement au contenu langagier et musical qui s'y trouve. Pas de poètes, pas de disques ni d'usines de disques, ni d'accumulation dans l'industrie du disque. Le langage, la musique, pures conventions artificielles, sont aussi constituants que la dépense vitale. Il n'existe pas de hiérarchie entre ceux-là et celle-ci. Cependant, une chose aussi évidente semble encore difficilement admissible3.
Essayons de retracer sommairement les grandes étapes du débat. Les premiers textes sur la question pris en considération par les historiens de la pensée économique proviennent presque tous d'auteurs originaires de configurations naturalistes vivant d'une production matérielle réalisée sous commandement. Dès lors, au commencement se trouve la Question 77 de la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin (1235-1274) : Est-il permis dans le commerce de vendre plus cher que l'on achète ? Mystère que va tenter d'éclaircir une nouvelle science: l'économie. Par quel artifice, au sens immoral, deux producteurs naturalistes doivent-ils partager le produit de leur dépense corporelle avec un tiers qui n'a « rien » fait avec son corps ? Que dire de l'oisiveté des propriétaires ? La chanson anglaise dit: Pendant qu'Adam labourait et Eve filait, que faisait le gentilhomme ?
Science nouvelle, l'économie moderne naît au XVIème siècle des effets dévastateurs de la rupture de 1492. La conquête des Amériques fait affluer or et argent en Espagne. Traditionnellement naturalistes, les Espagnols voient dans cette monnaie naturelle la quintessence de la richesse. Ils ne savent pas qu'elle n'est monnaie que par artifice. Ayant la matière monnaie, ils se désintéressent de la matière produite chez eux, l'une pouvant, semble-t-il, permettre de se procurer l'autre chez autrui. Le travail diminue, la production intérieure régresse, la capture externe se généralise non par l'artifice mais par la guerre, de même que la capture interne dans les mines des colonies.
Leur économie naturaliste étant fortement atteinte sans qu'ils maîtrisent pour autant le cycle artificialiste de l'or monétaire, les Espagnols subissent inflation et crise économique. Malgré cette capture phénoménale, les Espagnols ne parviennent pas à retenir l'or chez eux. Ils s'appauvrissent. En définitive, 1492 va bénéficier aux marchands hollandais et anglais, qui ont su tirer parti du cycle de l'échange artificialiste. Dès lors, la question de saint Thomas (d'Aristote en réalité) devient plus brûlante encore: par quel mystère, quel artifice, le pays naturellement le plus « riche» du monde est simultanément celui qui s'appauvrit ? L'économie dite politique naît de cette question. Elle n'est pas politique parce qu'elle se pose la question juridique du constituant, mais parce qu'elle cherche la meilleure politique de capture. Elle naît technicienne, formulée par ceux que Schumpeter appelle les « administrateurs »4.
Les jeux sont faits. L'économie sera vite accaparée par des techniciens naturalistes et ne sera marquée par aucun juriste artificialiste de renom. Dès lors, elle va tenter de résoudre techniquement (au sens aristotélicien) le problème de l'apparition de la richesse et de la valeur des choses. D'où viennent naturellement la richesse, le prix, l'impôt, le bénéfice, la rente, le salaire, l'intérêt ? Réponse dominante: de la production et de la capture internes. Ce ne sont pas les produits d'un artifice. Il suffit de changer les conditions techniques de la production pour les modifier, conditions entendues ici au sens de conditions sociales ou politiques, le social ou le politique étant affaire technique à résoudre par une loi de l'individu central premier ou plus tard renvoyé à une objectivité historique (Marx). Bref, le changement, provenant d'une science, ne peut être que technocratique. Il ne s'agit pas de s'interroger sur les conditions juridiques constitutives de la société, mais seulement de savoir techniquement ce qu'il faut faire politiquement et socialement pour produire plus. La monnaie, le droit, la propriété suivront. Jean-Baptiste Say (1803) résumera pertinemment cette représentation physiocratique dans une courte formule, connue sous le nom de Loi des débouchés : Les produits s'échangent contre les produits, formule encore admise actuellement par les naturalistes, ou pour employer le langage de Pierre Bourdieu, formule relevant de l'objectivité de premier ordre5. La monnaie n'est qu'un voile artificiel cachant la réalité des choses. Elle ne détermine rien.
Dès lors, pour simplifier, la production authentique, c'est-à-dire interne, est l'origine de tous les revenus distribués dans la Nation ou bien, inversement, elle est la somme de ces revenus. Une telle analyse suppose trois hypothèses:
- une économie fermée;
- un rôle neutre de la monnaie considérée seulement comme unité de compte mesurant les revenus et ne pouvant en aucun cas les créer;
- un déterminisme venant, dans une économie industrielle moderne, de la sphère de la production de biens et de services considérée comme seule sphère créatrice de valeur et dont les variables endogènes (taux de salaire et taux de profit) conditionnent le niveau des variables exogènes (taux d'imposition, taux d'intérêt, valeur de la monnaie et taux de change, loyers et rentes). Ce déterminisme conduit à la conclusion que ces variables exogènes sont nécessairement:
1. des prélèvements opérés par des entités qui ne peuvent être assimilées à des facteurs de production : ce sont des captures externes artificielles indues;
2. des variables dont le niveau doit être inférieur au revenu dégagé par la production. Il est impossible, en effet, qu'un revenu apparaisse sans production et il est inconcevable que, quantitativement, la somme des revenus puisse dépasser la valeur des quantités naturellement incorporées dans les objets.

Industrie et monnaie

Tels sont, dans leurs grandes lignes, les termes du problème formulés par les premiers économistes. Tant que l'économie était à dominante agricole, la représentation allait de soi. Le mystère du bénéfice marchand se résolvait par sa représentation comme prélèvement fiscal privé indu. Lorsque apparaît l'industrie, le problème se complique tout à coup. Le profit industriel est-il artifice indu ou réalité naturaliste transfigurée par l'usage de monnaie? S'il est facile de dire comme le fait Quesnay: les paysans ont semé l et récolté 5; ces 5 se répartissent en 2 de nourriture et semence pour eux-mêmes, l pour la nourriture des artisans qui leur fabriquent des outils et le reste, soit 2, apparaît comme surplus net finançant l'impôt et autres rentes, un tel raisonnement ne tient plus s'agissant de l'industrie. Si dans l'agriculture le producteur fait du blé et mange du blé, dans l'industrie il fait de la fonte et mange du blé. La simple opération: produit moins charges en devient impossible. J'ai utilisé 5 tonnes de minerai pour obtenir l tonne de fonte. Où est le surplus ?
Comment, pour trouver ce surplus, puis-je évaluer ma nourriture en unités de fonte ou faire la soustraction entre la valeur-fonte du produit et le montant des frais en blé que j'ai consommé ? Il est obligatoire de passer par la monnaie, par l'artifice. Pour trouver le profit industriel, il faut convertir minerai, fonte et blé en francs. Dès lors, pour légitimer l'apparition du profit industriel, les économistes ont dû rompre avec le physiocratisme et formuler monétairement l'idée de valeur et de « produit net ». Rappelons brièvement l'objet de cette rupture.
Le « produit net» de Quesnay est une différence matérielle entre deux quantités de même nature pouvant être mesurées avec le même étalon: une quantité avancée de blé (q1) donne au bout du cycle de production une deuxième quantité supérieure de blé (q2). Le surplus est, dès lors, évident: s = q2 - q1. Il se légitime par un plus naturel6. L'artifice que ne voit pas Quesnay est qu'en réalité le surplus existe moins ici en raison d'un plus matériel concret que par l'existence d'un étalon particulier de mesure, une convention7.
La monnaie ici est non seulement physique – l'unité de blé – mais surtout produite par la branche dont elle mesure le produit. C'est l'agriculture qui définit l'étalon d'échange, et celui-ci va servir à évaluer les marchandises produites par les autres branches. Lorsque d'autres branches d'activité apparaissent, elles doivent entrer avec l'agriculture dans un taux de change de produits s'appuyant sur un « équivalent général » blé. Outre la circulation des prélèvements fiscaux qui est évaluée en proportion de la quantité agricole produite, les échanges avec l'industrie se font sur la base de ce que Smith appellera le prix naturel8. L'agriculture, dit Quesnay, reçoit des matières transformées par les artisans à un prix mesuré en blé qui ne doit couvrir que la reproduction de ces matières par les produits naturels qu'elles incorporent (blé, peaux, fer) et du travail accompli pour les transformer9. Si au lieu de mesurer en blé, on mesure avec un étalon étranger à l'agriculture et qu'on établisse une convention posant que les outils ne coûtent plus 1 de blé mais 3, le «produit net» des physiocrates disparaît de l'agriculture et apparaît dans l'industrie. Les physiocrates peuvent qualifier l'industrie de stérile parce qu'en mesurant avec du blé elle ne peut, par échange d'incorporation de blé, dégager aucun surplus.
Dès lors, tout prélèvement supplémentaire de l'industrie ne peut se faire que par le passage à un prix de marché (Smith) différent du prix naturel. Pour manifester ce différentiel (le surplus), l'industrie doit devenir à son tour la branche-étalon10 et imposer un mode de mesure écartant l'échange par incorporation de blé et définir un échange s'appuyant sur l'incorporation d'éléments industriels. Ceci suppose la création par l'industrie de sa propre unité de compte. Celle-ci doit pouvoir être universelle dans l'industrie et dans les échanges de l'industrie avec les autres branches. Deux éléments seulement ont cette caractéristique : l'or et le travail.
Après avoir mis l'or en avant, l'économie adopte le travail comme étalon industriel. La valeur des choses ne sera plus mesurée en blé mais en temps de travail. La nouvelle science fait d'une pierre deux coups: elle légitime le profit industriel comme «réel », c'est-à-dire correspondant à la création naturaliste d'une vraie quantité de produits, et affirme le caractère transcendant du travail. Les produits ne sont plus échangés sur la base d'une mesure par le seul étalon agricole mais par le rapport entre le numéraire agricole et le numéraire industriel de telle sorte qu'avec la même quantité de produits industriels on obtienne davantage de produits agricoles, ce qui entraîne l'apparition d'un taux de change entre numéraires. Le surplus industriel est de ce fait organiquement lié à la définition par l'industrie de son propre étalon et à la dévaluation du numéraire agricole (qui ne peut plus se mesurer par lui-même). Nous retrouvons ce même mécanisme à l’œuvre si, au lieu de considérer deux branches, nous considérons deux nations. C'est la nation qui, en imposant son propre étalon de mesure, exerce une politique de capture sur les autres.
Pour légitimer cette modification du taux de change entre produits par création d'un taux de change entre deux numéraires, les économistes classiques ont donc recours à un nouveau numéraire légitimé comme plus universel: l'unité de travail. Mais, il est vite apparu que le prix naturel compté en unités de travail rétablissait un taux de change avec l'agriculture supprimant tout prélèvement supplémentaire sur l'agriculture et renvoyant à la situation envisagée par Quesnay.
Un auteur comme Marx a tenté de différencier les numéraires-travail entre les différentes branches en avançant les notions de travail simple et complexe sans pour autant trouver de solution11.
La seule tentative fructueuse a été opérée par Ricardo lorsque, dans son analyse du commerce international, il met en relation taux de change interne et taux de change externe, montrant par là même que le prix relatif interne fonctionne réellement comme un taux de change. Il n'arrive cependant pas à légitimer le prélèvement d'une nation sur une autre sous forme de droit mesurable par l'exercice d'un travail naturel12. Le prix international et, par suite, le prix national ne peuvent être que le résultat d'un bricolage artificiel entre deux limites naturelles ou si l'on préfère le résultat d'un rapport de forces artificialiste.
L'apport des économistes classiques, s'il semble consommer définitivement la rupture avec le physiocratisme, n'en fait strictement rien et ne vise, en réalité, qu'à définir un nouvel étalon substituant une matière industrielle (le travail, l'or) à l'étalon agricole. C'est la démarche initiée par Ricardo et poursuivie par Marx ou, plus récemment, par Sraffa13. Si elle semble viser explicitement l'agriculture (et les rentes foncières), cette démarche occulte totalement les rapports d'échange entre le monde du travail industriel et le monde domestique du travailleur. Là aussi, seule I'autodéfinition par l'industrie de son propre étalon de mesure peut créer un rapport d'échange défavorable à la sphère domestique et dévaloriser complètement le travail féminin de production du travail. La valeur du travail ne se mesure pas à l'aune du travail qui le produit, mais à celle des produits industriels qu'il fabrique. De ce fait, c'est le salaire qui sert d'étalon à la mesure du travail domestique et non celui-ci qui impose un niveau de salaire donné. Mesurée par un élément étranger à elle, l'unité de travail féminin domestique se dévalorise.
Ce rappel vise à montrer que l'économie« naturelle» des physiocrates ignore toute idée de taux de change parce qu'elle considère comme évidente l'existence d'un étalon unique naturel: le blé. Avec Smith apparaît, certes, l'idée d'une différence entre prix naturel. et prix de marché, c'est-à-dire l'idée d'une double manifestation en valeur de la même marchandise, l'une par incorporation, l'autre par artifice de l'échange. Si cette idée atteste l'intelligence artificialiste de Smith, elle reste néanmoins une simple tentative de créer par dédoublement du comptage un nouvel étalon monétaire se substituant au numéraire physiocratique. On compte une fois à l'aide d'un étalon naturel (le travail) et une autre fois grâce à un étalon de marché. Seule l'apparition de celui-ci peut permettre d'évaluer relativement plus cher les produits de l'industrie. Par cet artifice, la baisse de la part relative des agriculteurs dans le revenu global devient une simple question de prix relatifs et oblige les agriculteurs qui voudraient maintenir le niveau de leur revenu à produire physiquement davantage, travailler plus ou augmenter leur productivité.
La cause de ce renversement tient uniquement au fait que l'industrie crée un nouvel étalon qui lui est propre, qu'elle impose à l'agriculture. En créant son étalon, l'industrie devient nécessairement une branche à surplus14. Le profit industriel ne peut se penser ni exister sans abandon de l'étalon blé et le passage à un nouvel étalon. Or, contrairement à l'agriculteur qui se reproduit en consommant ce qu'il produit, l'ouvrier d'industrie ne mange pas d'acier. Le « produit net » industriel n'est pas un plus matériel mais un plus monétaire. On ne produit pas plus de matière qu'on en consomme mais on vend ce qu'on produit plus cher que ce qu'on a consommé. Dès lors, industrie et monnaie sont organiquement liées.
Le passage à la représentation en valeur permet par conséquent d'effectuer une triple opération: - créer un étalon propre;
- manifester une valeur ajoutée monétaire ;
- dévaloriser relativement les produits des autres branches (ou nations) par rapport à ceux de la branche (ou la nation) qui définit l'étalon.
La création de la « richesse» ne s'identifie plus à une création naturelle de matière mais à la capacité d'ajouter de la « richesse » monétaire par du travail naturel. L'agriculture ne doit, de ce fait, recueillir que la contrepartie de ce qu'elle ajoute en valeur, non la contrepartie de ce qu'elle ajoute matériellement.

De la stérilité financière au surplus financier

Cette tradition d'analyse classique des rapports industrie-agriculture a été reprise, à propos des rapports industrie-sphère financière, dans les termes mêmes de l'analyse qu'ont proposée les physiocrates à propos de l'industrie. Comme l'a été celle des marchands avant elle, l'activité financière est considérée comme stérile et ne produisant rien. Elle ne fait que prélever des «intérêts» sur le produit industriel. Toute rente de propriété est perçue de la même manière. Dans cette représentation, intérêts et rentes ne peuvent s'assimiler à un profit qui, lui, représente un véritable ajout « naturaliste » de valeur nouvelle. Le profit représente un surplus de production de valeur, les intérêts et rentes ne sont que des prélèvements sur ce profit15. La représentation se légitime par la résolution dernière de ces intérêts et rentes en consommation de marchandises naturelles produites par les autres branches. Intérêts et rentes naissent d'une activité (la banque, etc.) qui ne crée pas de valeur naturelle.
C'est exactement ce que disait Quesnay à propos de l'industrie. Celle-ci ne doit recevoir que ce qu'elle dépense. En 1995 même, un chef d’État16 d'un grand pays industrialisé dénonce « ces gens qui s'enrichissent en dormant », poursuivant ainsi la vieille tradition qui, depuis le fond des âges, ne cesse d'affirmer que l'argent ne fait pas et ne doit pas faire de petits. Jusqu'à aujourd'hui, une grande partie de l'analyse économique ne dit rien d'autre. Elle parle de « bulle financière » sans pour autant résoudre ni le problème du statut des surplus engendrés par les activités financières ni celui des droits que représentent ces surplus sur la production matérielle17, La comptabilité d'entreprise elle-même présente les «frais financiers» comme prélèvement. Cependant, il n'est jamais venu à l'idée de personne de concevoir une comptabilité non industrielle représentant le profit industriel comme prélèvement.
Appliquons au système financier l'idée qui a légitimé le profit industriel. Voici une boîte noire (une banque) où entrent des hommes, du papier18 et des informations (symboles, signaux, etc.) mais qui, au contraire de l'industrie, ne produit pas de fonte pour se nourrir de blé. La valeur monétaire (artificielle) sortante est supérieure à la somme des coûts monétaires de production, comme la valeur de la fonte est supérieure à celle du minerai. C'est un profit au sens défini par les classiques pour l'industrie. Un dollar ou un papier ou encore un signe entre. Il sort physiquement à l'identique mais, par transformation artificialiste, sort plus cher. D'où une valeur « ajoutée ». L'origine de cette valeur ajoutée réside dans la capacité de capture de l'activité financière. Cette capacité est elle-même liée au pouvoir de créer son propre étalon de mesure (le taux d'intérêt, le dollar). Dès lors, qu'elle peut imposer son propre étalon aux autres branches (la monnaie abstraite libérée de l'or, matière naturelle et étalon transitoire de l'industrie), l'activité financière crée bien, par artificialisme pur, une valeur ajoutée propre par dévalorisation relative des produits des autres activités (industrie et agriculture). Elle dégage ainsi une « richesse » nouvelle, un surplus, représentant ses droits de capture sur la production naturaliste. Par conséquent, la valeur produite par l'industrie et l'agriculture réunies (ou les autres branches) doit obligatoirement régresser relativement dans le produit global, ce qui les oblige à devenir plus productives. C'est ce qui se passe au niveau national et au niveau international. En d'autres termes, le développement de la sphère financière comme celui de l'industrie d'origine impliquent:
- la création d'un étalon indépendant par la sphère financière (le dollar délié de la convertibilité naturelle en or), distinct de celui qu'avait créé l'industrie (l'or naturel, le travail, ou un signe rattaché à l'or ou au travail);
- la manifestation d'une nouvelle forme de richesse: les surplus tirés de la circulation financière;
- un prélèvement sur les productions des autres branches par modification des taux de change entre l'étalon financier et l'étalon des autres branches, et ce par dévaluation continue du numéraire de ces autres branches ;
- un accroissement de la productivité des branches naturalistes (progrès technique).

Le naturalisme et l'artificialisme en débat ou de la démonétisation de l'étalon industriel

Le problème n'a de solution « équitable » que par l'existence d'un étalon exogène qui ne soit propre à aucune branche (une Loi constituante extérieure à l'économie) ou qui les reflète toutes (le système-étalon ou égalité constitutionnelle des branches). Ricardo et Sraffa, qui ont, semble-t-il, consacré toute leur vie à la recherche de l'Étalon, l'ont bien pressenti. Ils n'ont pas vu pour autant que le problème ne pouvait avoir de solution naturaliste à partir des seules quantités de travail et, de ce fait, n'ont pu sauter franchement le pas de l'artificialisme pur. En revanche, Walras19 construit un modèle artificialiste pur donnant une égalité constitutionnelle aux individus.
Cependant, il fait de l'échange entre individus un échange de quantités de produits et transfigure l'égalité constitutionnelle des individus en égalité de quantités naturelles. Ce faisant, il n'aboutit qu'à une seule solution: la nécessité d'une Loi extérieure à tous et au-dessus de tous. Mais, concevant encore le Corps social comme un corps naturel, il ne peut concevoir cette Loi sous forme abstraite et la personnifie sous les traits d'une personne corporelle, individu central premier, le Commissaire-priseur sans lequel aucun équilibre entre quantités n'est possible. S'écarter de cette solution dictatoriale centralisée exige dès lors une évolution obligatoire vers un artificialisme pur de convention constituante et l'abandon de toute référence naturaliste, autrement dit une démonétisation du naturalisme.
La modernité s'est voulue être cela. Comme on avait assisté à la démonétisation du blé, on assiste aujourd'hui à une double démonétisation: celle de l'or et celle du travail « classique»20. L'étalon monétaire nouveau ne se rattache plus à des processus référant à la fabrication industrielle ou la production de services « classiques» mais à la production financière. La valeur ne se mesure plus à l'aune d'une entité circulant dans l'industrie mais d'éléments circulant dans la sphère financière. L'industrie essaie aujourd'hui de se protéger contre les risques engendrés par l'émergence de ce nouvel étalon. Si, auparavant, on mesurait la santé d'une monnaie à la santé de la sphère industrielle d'un pays, on ne fait plus aujourd'hui référence à cela. Les supports de la légitimité monétaire changent. La valeur d'une monnaie semble se déterminer de façon endogène dans la sphère financière seule. Le dollar passe de cinq à dix francs puis à cinq francs en l'espace de quelques mois sans que pour autant 1'« économie » américaine connaisse de tels bouleversements.
Pour que cela puisse se produire et que puisse être réalisée une plus-value aussi considérable en quelques mois, il faut que les droits sur les produits de l'« économie réelle» changent dans un sens précis, celui de la dévaluation de ces produits par rapport aux produits de l'activité financière. Il convient de ce fait que l'étalon de mesure ne soit plus rattaché à cette économie « réelle» (naturaliste en fait) mais déterminé par la sphère financière.
Cette dévaluation est obtenue de deux manières:
- par élévation obligée de la productivité des activités de production traditionnelle de biens et services (l'électronique sert à cela);
- par disqualification du travail « classique» comme étalon et sa dévalorisation progressive.
L'industrie avait déjà infligé ce sort à l'agriculture. Elle le subit à son tour. Le travail industriel (ou productif de services « classiques») connaît de ce fait une double relégation: nationale et internationale.
Au niveau international, les choses semblent très éclairantes. Deux unités de travail identiques dans la même branche, de même qualification, de même durée, de même productivité et incorporant les mêmes quantités de matière ou de dépense vitale mais effectuées dans deux pays différents, n'ont plus la même valeur. Leurs valeurs respectives se rattachent au seul artifice de la monnaie ou de la marque21. Ce ne sont plus des variables endogènes à l'industrie qui déterminent la répartition du revenu global, mais des variables exogènes à cette industrie et propres à la sphère financière22. Mieux: la démonétisation de l'étalon industriel s'illustre par le fait que l'unité de travail non industriel la plus « improductive » dans un pays, sinon l'unité de non-travail, vaut plus que l'unité de travail industriel la plus productive dans un autre23. Dès lors, pour que l'unité monétaire définie par le système financier producteur d'étalon puisse conférer des droits accrus sur la production matérielle d'autrui, il est préférable de « délocaliser » cette production vers des zones à étalon encore naturaliste, celles encore dominées par un étalon agricole et où un étalon industriel commence tout juste à se mettre en place. Il en résulte que l'activité financière devrait dégager un taux de profit de plus en plus élevé par rapport aux autres branches et que les pays qui concentrent cette activité devraient être plus riches que les autres. Les données disponibles le confirment amplement. D'où la tendance des entreprises à s'intégrer de plus en plus dans cette sphère et à préférer les placements financiers aux investissements « productifs » ainsi que la tendance des titulaires de capitaux dans les pays non industrialisés à privilégier les placements extérieurs à l'investissement dans leur pays. Il vaut mieux disposer d'une richesse mesurable à l'aune de l'étalon qu'impose la sphère financière et, si possible, exprimée dans la monnaie-étalon régissant cette sphère financière24.
On peut dès lors formuler les propositions suivantes:
- il n'y a pas de surplus absolu. C'est le mode de mesure et de partage de la valeur globale qui fait se manifester ou non un surplus par réaménagement des modalités de capture;
- celui qui peut imposer son propre étalon, son propre artifice, modifie le partage en créant une créance sur les autres par un nouveau système de prix relatifs;
- plus l'échange artificialiste accroît sa part de capture, plus celle des producteurs naturalistes régresse relativement; ce qui les conduit à accroître leur productivité pour maintenir leur niveau de vie. L'homme artificialiste contraint l'homme technicien à être de plus en plus technicien. L'hégémonie grandissante de l'artificialisme s'accompagne d'un progrès technique plus grand encore.
C'est la modernité actuelle. On peut conclure que les craintes d'une « bulle financière », aussi légitimes soient-elles face à l'explosion vertigineuse des valeurs financières, n'en posent pas moins la question de savoir si nous sommes seulement face à un épiphénomène passager ou face à une restructuration durable du capitalisme autour d'une sphère financière à même aujourd'hui de capturer l'essentiel de la valeur en imposant son propre étalon de mesure des choses. L'hégémonie passée de l'industrie sur l'agriculture nous inciterait plutôt à penser que nous entrons dans un nouveau stade du développement du système capitaliste. La valeur des choses devrait se déconnecter de leur substance naturaliste en matière ou en travail pour se rattacher à la vitesse de rotation des signaux (électroniques et monétaires) qui en permettent la production et la circulation.

Ahmed HENNI



1 Il en est de même de la théorie du droit comme reflet et non comme constituant préalable. Le Corps social naturel seul serait à l'origine de la dynamique sociale. Ce n'est pas une Loi constituante antérieure qui en serait la cause. Dès lors, toute explication scientifique ne peut procéder que par causalité évolutionniste dans le temps. C'est le processus de généralisation de l'échange naturaliste qui appelle l'apparition de la monnaie, donc la monnaie est un épiphénomène supprimable. Droit et monnaie ne sont jamais considérés comme constitutifs.

2 M. Sahlins, Au cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle, tr. fr., Gallimard, Paris, 1980, p. 258.

3 Voir A. Henni, L'économie en question devant l'électronique, Économie et Humanisme, mai-juin 1986.
Remarquons à ce sujet que du fait qu'elles ne laissent pas de traces naturelles, les civilisations du langage font l'objet de la même incompréhension de la part des configurations naturalistes. Ces civilisations laissent des généalogies purement artificielles et ne peuvent se lire à partir d'une généalogie matérielle, une succession d’œuvres naturalistes. On n'y trouve rien d'autre que des mots. Ce sont des déserts naturels remplis d'artifices invisibles.Voir C. Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, 1961.

4 Schumpeter, Histoire de l'analyse économique (1954), tr, fr., Paris, 1983.

5 Réponses, Paris, 1992, p. 16.

6 Quesnay, 1758.

7 Il suffit, par exemple, de mesurer en dollars et de compter un intérêt sur les « avances» ou de payer monétairement l'ouvrier agricole et de lui faire acheter des produits non agricoles. Malgré un surplus matériel concret, l'agriculture serait « déficitaire ».
8 Smith, 1776.

9 Quesnay, 1766.

10 La question à notre sens est bien celle-là: pour pouvoir mesurer la différence entre un output et des inputs, il faut disposer du même étalon. Or, l'industrie ne dispose pas d'un équivalent général aussi «évident» que le blé. C'est pourquoi ce qui semble être du physiocratisme ne l'est pas. Le traitement du problème de la valeur par les classiques est moins une répudiation du physiocratisme qu'une tentative de modification des termes de définition de l'étalon. En faisant appel à la quantité de travail, ils ne rompent pas avec les « physiocrates» mais opèrent simplement un changement d'étalon.
11 On sait que Marx a tenté, à la suite de Ricardo, de faire du profit la simple manifestation monétaire d'un travail physique (le surtravail). Cette légitimation ne résout pas pour autant le problème puisque l'échange d'équivalents-travail entre l'agriculture et l'industrie renverrait de fait à la stérilité physiocratique de l'industrie. La seule solution serait de différencier le travail industriel du travail agricole. Le raisonnement peut s'étendre à l'ensemble des branches et des nations. La pratique concrète montre bien que seule une différenciation monétaire des travaux ou des unités d'évaluation par branche peut permettre les prélèvements d'une branche sur l'autre.
La concurrence peut, en effet, s'apparenter à une compétition autour de l'imposition du numéraire d'une branche aux autres pour modifier, à son avantage, les taux de change entre branches. Seul le monopole y parvient en imposant son propre étalon. Le raisonnement reste le même entre les nations. La concurrence entre elles vise à éliminer tout numéraire physique pouvant, par son universalité naturelle, avantager celles d'entre elles qui en disposeraient (le plus matériel des physiocrates). De ce fait, il ne servirait à rien de produire l'étalon physique (travail, blé, or ou pétrole, etc.) puisqu'il faudrait l'échanger contre un étalon « étranger» par nature (dollar, par exemple).

12 Ricardo,1817.

13 in Production of commodities by mean of commodities, Cambridge, 1960.

14 « On ne peut pas dire, écrivent Aglietta et Orléan, que le rapport d'échange égalise deux valeurs, deux quantités d'une substance existant préalablement à l'échange », in La Violence de la monnaie, Paris, 1982, p.39.

15 Voir sur cette question Abraham-Frois et Berrebi, Rentes, rareté, surprofits, Paris, 1980.

16 François Mitterrand

17 Sur les différentes analyses des bulles financières, voir H. Bourguinat, Les Vertiges de la finance internationale, Paris, Economica, 1987.

18 Il ne s'agit pas ici d'évaluer cette idée classique mais de la reprendre presque terme pour terme en laissant, bien entendu, de côté tout ce qui a trait à l'organisation, la matière grise, l'information, etc.
19 Léon Walras, né à Paris, publie ses Éléments d'économie politique pure à Lausanne en 1874.

20 La démonétisation des étalons agricoles a conduit à la substitution, dans l'agriculture même, de surplus de type industriel aux surplus de type foncier. De nos jours ne restent rentables que les terres qui peuvent efficacement transformer les inputs industriels qu'elles emploient. Les autres terres sont abandonnées ou tenues par des « pauvres ». De la même manière, des produits à rente comme le pétrole sont en voie de démonétisation par taxation. Le phénomène se résume ainsi : la valeur ajoutée (capturée) grâce à un produit « naturel » doit être plus grande lors de sa circulation artificialiste (l'échange) que lors de sa production. Le produit naturel n'est plus qu'une matière-prétexte à l'artificialisme, C'est ce qui est arrivé à toutes les matières premières. Le café crée davantage de valeur ajoutée en Allemagne qu'en Colombie. Ce phénomène s'étend aujourd'hui à l'industrie: le capital crée davantage de valeur ajoutée par sa circulation que par sa production. Les producteurs de capital perçoivent moins que ceux qui en assurent circulation et transformation. La sphère financière tend dès lors à s'approprier davantage de valeur que l'industrie.

21 La même chemise ou le même téléviseur fabriqué dans un pays donné ne tire sa valeur que du nom marqué dessus. Tirant les leçons de cet artificialisme de la capture, l'industrie des pays encore dominés par le naturalisme se lance dans des contrefaçons qui ne rapportent que par l'usurpation d'un nom de marque.

22 D'où la recherche de l'étalon monétaire universel. Voir à ce sujet les débats sur la monnaie unique européenne et P. Salin, L'Unité monétaire européenne, au profit de qui ?, Paris, Economica, 1980.

23 Actuellement, dans les pays à monnaie-étalon, le titulaire d'un revenu minimum d'insertion perçoit, sans travailler, de deux à dix fois le salaire moyen d'un ouvrier d'industrie travaillant dans un pays à monnaie non-étalon. Pour fixer les idées, aux prix et salaires de 1999, l'ouvrier d'industrie chinois le plus performant ne peut avec son salaire mensuel acheter que 100 sandwichs parisiens alors que le non-travailleur rmiste parisien peut se payer 2.000 sandwichs à Shanghai.

24 Les aristocrates européens qui, à partir du XVIIème siècle, se sont convertis à l'industrie avaient bien vu à leur époque que la richesse agricole se dévalorisait relativement et que la naissance d'un nouvel étalon modifiait les termes du calcul d'opportunité.

lundi 11 mai 2009

Entreprises : quelle part pour les salaires ?

Article paru dans le journal L'Humanité
le 21 avril 2009

Tribune libre

Par Ahmed Henni, économiste (*).

La tradition veut que l’on mesure le partage de la richesse entre le travail et le capital par les parts respectives de chacun dans la valeur ajoutée des entreprises. Cette façon de faire permet de voir qui, au cours du temps, voit sa part augmenter ou diminuer. Il est connu que la part des salaires en France a augmenté durant les Trente Glorieuses pour se stabiliser après, sinon diminuer. Les rémunérations des salariés (charges sociales comprises) ne représentaient que 51,4 % de la valeur ajoutée en 1960. Elles ont, en 1982, atteint un maximum de 63,3 % pour retomber à 57,6 % en 2007 (dernier chiffre de l’INSEE). D’où les revendications d’ajustement de la part des salaires par une ponction sur les profits.

Or un point se doit d’être éclairci au préalable : la valeur ajoutée est-elle encore une mesure adéquate de la richesse capturée par les entreprises ? Si l’on en juge par les chiffres que publient les comptables nationaux, la valeur ajoutée par les entreprises non financières était de 19,6 milliards d’euros en 1960 contre 0,3 milliard pour les revenus qu’elles tiraient de la propriété (intérêts, dividendes, etc.). Les salaires, qui étaient de 9,92 milliards, représentaient donc 50,6 % du total des revenus bruts capturés par les entreprises non financières. En 2007, la valeur ajoutée propre des entreprises non financières a été de 957,1 milliards et les revenus de la propriété encaissés par ces entreprises se sont élevés à 227,6 milliards (en grande partie des dividendes versés par les sociétés dont elles détiennent des actions). Dans ce cas, les salaires ne représentent plus que 46,5 % des revenus bruts enregistrés par les sociétés non financières. Moins qu’en 1960. Tant que les revenus « rentiers » des entreprises restaient insignifiants, cela ne prêtait pas à conséquence. Mais, aujourd’hui, dans ce qui est devenu ce que j’appelle « le capitalisme de rente », ces revenus « rentiers » externes à l’activité propre représentent plus de 40 % du total des revenus bruts des entreprises non financières.

Résumons : sur la base de la valeur ajoutée (les revenus provenant de l’exploitation de l’entreprise), la part des salaires est passée de 51,4 % en 1960 à 57,6 % en 2007. Sur la base de la totalité des revenus perçus par les entreprises non financières (valeur ajoutée propre + revenus de la propriété), la part des salaires est passée de 50,6 % en 1960 à 46,5 % en 2007. Avant donc de parler de partage des profits, il s’agit de voir s’il ne convient pas d’abord de modifier le calcul de la part des salaires en la rapportant, non pas à la seule valeur ajoutée, mais à l’ensemble des revenus encaissés par l’entreprise. Certes, intérêts, dividendes, etc., ne semblent pas être générés par le métier propre de l’entreprise dans lequel sont engagés les salariés. Cependant, sans leur existence et la production passée de valeur ajoutée, les portefeuilles des entreprises n’existeraient pas. Mieux, en investissant dans les titres au lieu d’investir dans du capital matériellement productif, les entreprises ont pénalisé les salariés en les privant de la pérennité de leur emploi.

Les chiffres que publie la Banque de France sur les comptes financiers des entreprises non financières montrent que leurs acquisitions nettes d’actifs financiers sont passées de 66 milliards en 1995 à 295 milliards en 2007 (en euros 2 000). Soit une multiplication par 4,47. Dans le même temps, leur formation brute de capital fixe passait de 103,8 milliards à 199,8. Soit une multiplication par 1,9 seulement. Et, comme on le constate, l’acquisition d’actifs financiers était inférieure à l’investissement matériel en 1995 alors qu’elle le dépasse largement en 2007.

Ce que les salariés perdent en réorientation de l’investissement vers l’investissement de portefeuille devrait être compensé par un calcul de leur revenu sur l’ensemble des richesses capturées par l’entreprise aussi bien par des investissements matériellement productifs que par ses investissements de portefeuille.

Dans notre cas précis, si on maintenait le partage de 1960, ce seraient 48,3 milliards qu’il faudrait ajouter aux salaires bruts pour retrouver le niveau d’il y a cinquante ans.

(*) Auteur de plusieurs travaux sur l’économie de rente.

dimanche 10 mai 2009

Prodromes de l’État mondial



Prodromes de l'État mondial


par Ahmed Henni
Université d'Alger

Revue Peuples Méditerranéens; N°58-59 STRATÉGIE I 1992


La Guerre du Golfe a mis en évidence trois éléments clés d’une réorganisation économique et sociale du monde :
La confirmation de la puissance de l’État-réseau (Koweit) au détriment de l’État-territoire (Irak) ;
La fiscalisation mondiale d’une dépense de guerre américaine et la confirmation de normes d’action qui font des États-Unis l’embryon d’un potentiel État mondial ;
La perte par le Tiers-Monde de son statut de sujet de l’Histoire mondiale.
L’État-réseau et l’État-territoire.
En essaimant autour de la Méditerranée à travers leurs comptoirs commerciaux, les marchands phéniciens de Tyr créent, il y a deux mille ans, l’un des premiers États-réseau de l’histoire. Cet État tire sa puissance de relations marchandes. Ses revenus ne proviennent pas de la conquête de territoires mais de l’ouverture continuelle de routes commerciales et de comptoirs. L’innovation "entrepreneuriale" réside dans la création de réseaux de capture de la valeur. Il est indifférent pour les Phéniciens que leur capitale ne soit plus Tyr (au Liban) mais Carthage (en Tunisie). L’essentiel est qu’elle soit le centre optimal du commerce international, du réseau. C’est ainsi que les capitales des États marchands évolueront au gré des routes commerciales.
De ces capitales, centres nerveux de la capture de la valeur internationale, il ne reste, le plus souvent, plus de trace. Face à Carthage, se dresse Rome, État-territoire par excellence, origine de la féodalité européenne. L’État-territoire vit du surplus produit par l’exploitation de la terre et maximise ses revenus en maximisant ses conquêtes territoriales. Sa capitale, symbole du commandement territorial est fixe et, de ce fait, bâtie pour durer (la Ville éternelle). C’est le modèle du château du Seigneur féodal. L’État peut disparaître, sa capitale reste. L’échange marchand a toujours surimposé sur ces États-territoire des espaces-réseaux qui, petit à petit, se sont transformés en structures sociales hégémoniques, renversant le pouvoir bâti sur l’espace-territoire. C’est la lutte bien connue entre marchands et féodaux.
Certes, la première confrontation sérieuse se situe en Méditerranée et oppose l’État-réseau de Carthage à l’État-territoire de Rome. Elle se solde par la défaite des marchands face aux colons. La victoire de Rome relègue les relations commerciales au second rang dans les modes de capture de la valeur et de la production de la puissance. Elle ouvre l’époque où seul le labeur (labour des terres et plus tard labeur sur les machines) est à l’origine de la puissance. La stratégie des États devient une stratégie de conquêtes territoriales et de contrôle de la plus grande force de travail possible, le tout géré sur le mode du commandement féodal. Ce mode naturaliste de structuration du monde, alliant la violence physique au territoire et à la force de travail, sera petit à petit rongé par l’action de la circulation marchande, véhiculant valeurs matérielles et valeurs symboliques. Cette action invisible échappe même à un auteur comme J.J. Rousseau qui, à la veille de la révolution bourgeoise, écrit encore que la création du pouvoir est le fait du "premier qui, ayant enclos un terrain…", s’aveuglant totalement face à l’innovation dans le symbolique.
La défaite de Carthage à peine consommée, la circulation symbolique reprend vite ses droits et s’avère plus prometteuse de progrès et de civilisation que les fiefs issus de l’Empire romain. Ce sont les États musulmans qui, face à la sclérose féodale, redémontrent la pertinence du symbolique dans la capture de la valeur et, par un train de vie brillant, donnent à Carthage sa revanche posthume. C‘est le citoyen d’une république marchande italienne qui, en quête de nouvelles routes commerciales, découvre l’Amérique. Belle histoire que ce malentendu entre un féodal roi d’Espagne, avide de nouveaux territoires, et cet aventurier qui ne cherchait que des routes maritimes ! L’Espagne, privée précisément des "vertus" d’un pouvoir marchand, fera le plus grand ratage de son histoire en faisant de l’Amérique une terre d’exploitation féodale, allant chercher l’or au fond des mines au lieu de le gagner en devenant le pourvoyeur de l’Europe en produits tropicaux. Or, quand l’Espagne veut conquérir des territoires, quand Napoléon veut contrôler un continent, quand des communistes encore frappés de naturalisme restent affamés de territoires, l’Angleterre, dès le départ, vise à contrôler des routes maritimes, détourne à son profit la découverte de Christophe Colomb et fait de Londres le centre d’un réseau de circulation symbolique.
Les États-Unis ont, finalement, reproduit cet esprit, eux qui contrôlent le monde par une multitude de réseaux militaires, économiques, financiers et culturels, optimisant ainsi leur capture de la valeur internationale. Aujourd’hui, des marchandises nouvelles, des véhicules nouveaux de la circulation sont apparus qui confortent l’hégémonie historique des marchands. Ce sont tous ces signes monétaires, équations, textes, images, paroles, mots, sons, programmes qui, par leur circulation à la vitesse de l’électron, multiplient à l’infini la vitesse de reproduction du cycle des valeurs et permettent de réaliser une capture sans précédent de la valeur internationale, bousculant géographie et frontières. Ces signes se rattachent à des têtes de réseaux qui les émettent à travers le monde entier, ramassant ainsi une valeur qui provient du monde entier et non d’un territoire limité. C’est la Suisse qui prête de l’argent à l’URSS et non l’inverse. Ce sont aujourd’hui ces têtes de réseaux commandant les complexes électronico-financiers, qui donnent la vraie puissance, confortant l’avancée historique des marchands, devenus bourgeoisie, vers le statut de première classe dans l’histoire mondiale à accéder au rang de classe dominante mondiale.
L’État mondial est à nos portes. La Seconde Guerre mondiale a, probablement, été la dernière manifestation de l’esprit de conquête féodal. Elle clôt, me semble-t-il, définitivement l’ère féodale. La Guerre du Golfe devient alors contemporaine de l’achèvement de ce processus par l’entrée des pays communistes dans l’ère des réseaux. Les marchands sans territoire ont porté aujourd’hui la circulation symbolique à un niveau fabuleux. Lorsque la totalité des marchandises physiques échangées entre les nations n’atteint que la valeur de 3.000 milliards de dollars par an, la circulation des signes et du papier porte, elle, annuellement, sur 150.000 milliards de dollars. S’échiner à contrôler mines de fer, aciéries, populations de travailleurs pour arriver à réaliser 1% du commerce international de la matière naturelle transformée ne rapporterait que 30 milliards. Contrôler par un réseau électronico-financier 1 % de la circulation des signes rapporterait 1.500 milliards de dollars par an ! Chaque écriture, chaque idée, chaque mot sont autant de moyens de capturer de la valeur, moyens plus prometteurs que les labours et le labeur. Ce sont les sillons électroniques qui donnent aujourd’hui les récoltes les plus fabuleuses. C’est le Japon, île sans ressources naturelles, qui devient le centre d’un espace économique, industriel, financier et culturel embrassant le monde. Le contrôle des réseaux apporte toujours plus de puissance que le contrôle de territoire.
Voici le dollar, monnaie rattachée à un territoire. Imaginons maintenant un complexe de circulation de signes s’appuyant sur une multitude de points d’échanges marchands reliés par calculateur, téléphone, satellite, terminaux, parlant une seule langue, utilisant les mêmes codes et programmes, bref évoluant dans une même culture mondiale électronico-financière et gérant 24 heures sur 24 la valeur du dollar. C’est la réalité d’aujourd’hui. Quand la Bourse de New York ferme, les ordinateurs des courtiers veillent et se branchent sur Tokyo qui ouvre, suivie par Singapour puis Zurich puis Londres, de telle sorte que le soleil ne se couche jamais sur la circulation du dollar. Charles Quint ne pouvait pas imaginer une seconde que, sans contrôler tous ces territoires, arriverait le jour où, effectivement, le soleil ne se couchât jamais sur un empire. Mais cet empire est, grâce à l’électronique, un empire bâti sur la circulation symbolique. Il accroit sa puissance de jour en jour en faisant circuler les signes qu’il émet à travers un réseau où chaque jour de nouvelles populations viennent s’intégrer pour y parler le même langage, utiliser les mêmes techniques, partager la même culture électronico-financière et adorer le même dieu dollar. S’intégrer dans un tel réseau, c’est faire partie d’une communauté marchande invisible et solidaire, brassant 150.000 milliards de dollars par an. Le Koweit en était.
Etre en dehors de ce réseau, c’est subir sa loi car quand le titulaire d’un territoire dort après une journée épuisante de labour ou qu’il veille pour garder son territoire, le réseau, lui, a, dans la nuit, c’est à dire là où le soleil permet à la bourse de travailler, modifié la valeur du dollar et vous a rendu riche ou pauvre pendant votre sommeil. Il a décidé de votre destin. C’est cela aussi l’annonce de l’État mondial.
Vers l’État mondial ?
La Guerre du Golfe a mis en évidence l’efficacité de la mobilisation des réseaux, et elle l’a fait au profit d’une seule puissance : les États-Unis. Elle indique aussi que les formes de la circulation, sources de l’hégémonie de la classe bourgeoisie, se mondialisent et prennent le pas sur les formes territoriales. Les États-Unis sont actifs, l’URSS paralysée. Il est inutile de recenser ici la nature des réseaux mobilisés lors de cette Guerre : ils sont aussi bien militaires que médiatiques ou financiers et culturels. Ils s’appuient presque tous sur un gigantesque complexe matériel servant à la circulation ultra-rapide de signes de toutes natures. Le satellite transmet aussi bien le renseignement que l’information ou l’image ou encore l’ordre d’exécution d’une opération militaire ou financière. Mais ce qui s’est manifesté de façon nouvelle et brutale est la fiscalisation mondiale des opérations de guerre au profit d’un seul État. Ce sont des milliards de dollars qui ont été versés au Trésor américain par l’Arabie, le Koweit, le Japon, l’Allemagne et qui ont servi explicitement au financement de l’armée américaine.
Il devient clair que s’opère une intégration des diverses nations dans l’ordre de la circulation d’origine marchande, ordre prenant des formes nouvelles (électronique) mais, en réalité, achèvement de l’ordre en construction depuis Carthage et couronnement de la bourgeoisie comme classe dominante mondiale. Cet ordre se centralise et se hiérarchise autour de la circulation des signes, faisant des places brassant le plus de signes les capitales du monde futur. C’est pourquoi la Guerre du Golfe ne crée pas de nouvel ordre. Elle manifeste un stade encore plus élevé de l’ordre marchand de la circulation et du symbolique. Cet ordre avait déjà atteint un stade avancé quand, en 1971, le Président Nixon avait procédé au coup de force dans la sphère du symbolique en annonçant l’inconvertibilité du dollar américain. En brisant le lien existant entre l’or (la matière naturelle) et le dollar (le signe abstrait de la valeur), le Président Nixon proclamait l’avènement planétaire de l’ordre du signe monétaire.
Auparavant, les États-Unis devaient rembourser en or tous les dollars-papier que leurs renvoyaient les autres nations. De ce fait, ils devaient donner une marchandise naturelle, produite dans des mines par des hommes contre les autres marchandises matérielles qu’ils achetaient avec du papier-dollar. Dans le cas précis, les États-Unis, ayant acheté plus qu’ils n’avaient vendu, transféraient à l’extérieur plus de dollars qu’ils n’en recevaient. Ce surplus de dollars gagné par les autres nations leur était représenté pour qu’ils en donnent la contrepartie en or et solder les échanges. Ce système qui obligeait les États-Unis à produire matériellement pour exporter et équilibrer matériellement les échanges limitait en fait l’accès des États-Unis aux produits matériels de la planète. Pour pouvoir capturer les ressources planétaires, il fallait soit en produire la contrepartie matérielle soit aller conquérir des territoires. Tel était l’ordre industriel miné encore par des contradictions de type matériel.
Le coup de force du Président Nixon met un terme à ce type de contraintes. En ne remboursant plus en or les surplus de dollars détenus par les autres nations, les États-Unis peuvent dorénavant acheter plus qu’ils ne vendent, c’est à dire avoir un accès libre à toutes les ressources de la planète sans pour autant être obligés de produire matériellement la contrepartie de leurs achats : il suffit qu’ils impriment du papier-dollar. C’est une révolution. Les États-Unis n’ont plus besoin de conquêtes territoriales. Ils ont besoin d’un système de circulation des marchandises commandé par la circulation du dollar qu’ils peuvent émettre à volonté et qu’ils sont les seuls à émettre. Ceci veut dire que les États-Unis deviennent la première et la seule puissance au monde à pouvoir acheter des marchandises contre du papier.
C’est, historiquement, la situation du Prince. Le privilège de battre monnaie, origine de l’État, confère au Prince la faculté de s’approprier sans les produire les richesses matérielles créées par ses sujets. Bref, les États-Unis ne sont plus dans l’obligation de produire matériellement des marchandises. Ils peuvent se contenter de produire des signes et du papier pour vivre. Quand il se constitue historiquement, l’État devient le centre de l’émission symbolique. Les surplus de dollars aux mains des autres nations ne pouvant être échangés contre de l’or américain sont le plus souvent replacés en bons du Trésor américain. Tel est le destin des surplus allemands, japonais et… koweitiens. Les États-Unis ne se contentent donc pas d’acheter plus qu’ils ne vendent. Grâce à ce déficit, ils font financer leurs dépenses budgétaires ! Situation unique dans l’histoire du monde. Les États-Unis sont alors dans la situation du Souverain (au sens de Quesnay) qui émet la monnaie et centralise, par son Trésor public, le reflux de cette monnaie tout en s’assurant, grâce à cette circulation, une appropriation conséquente de marchandises. Bref, par l’inconvertibilité en or du dollar américain et par le financement de leur déficit budgétaire par les autres nations, les États-Unis se sont ménagé un accès libre à l’ensemble des ressources de la planète et ont institué une circulation mondiale du dollar s’apparentant à une circulation de type fiscal. Ils fonctionnent comme un État mondial.
Ils ne sont plus en contradiction industrielle avec les autres puissances industrielles. Celles-ci sont devenues des puissances serves, fournissant marchandises et dollars au Souverain. S’il y a une contradiction, c’est celle qui oppose le Prince à ses vassaux. Le Prince, dans ses conditions, ne tolèrera pas qu’un élément essentiel de ce dispositif soit inquiété. Le Koweit, sans être conquis, livre du pétrole et replace les dollars ainsi acquis en papier financiers. Il représente l’élément modèle du système. On peut, en conséquence, ordonner et hiérarchiser ainsi le monde :
1 - Un pôle du type financier et fiscal qui assure les fonctions de Trésor public mondial et de prêteur en dernier ressort. Il assume les fonctions de Souverain prélevant ses dîmes et ses rentes et accédant librement au ressources mondiales grâce à des mécanismes fondés sur la circulation symbolique.
2 - Un ensemble de pays relais de cette circulation produisant également des marchandises matérielles et exportant leurs surplus financiers vers le Trésor du Souverain.
3 - Un ensemble de pays fournisseurs de ressources naturelles.
4 - Un ensemble de pays étrangers à cette circulation (le quart monde) et n’espérant pas, à court terme, en faire partie, se contentant de s’inscrire sur la file d’attente de la charité internationale.
Disparition du Tiers-Monde
C’est pourquoi la notion de Tiers-Monde n’a plus de sens. Le Tiers-Monde a suivi les pays communistes dans leur stratégie naturaliste de développement espérant par la transformation des matières naturelles accéder au rang de sujet de l’histoire. Ce type de stratégie, entrepris après la Seconde Guerre mondiale, advenait au moment précis où cette Guerre sonnait le glas des stratégies naturalistes. Il arriva aux théoriciens du développement ce qui arriva à Rousseau qui, à la veille de la Révolution bourgeoise, pensait encore territoire. La Guerre du Golfe manifeste de manière éclatante l’échec des stratégies de territoire (l’Irak) face aux stratégies de réseaux (le Koweit). Elle pourrait permettre de repenser la nature de la force de pays comme Israël qui, grâce à l’optimisation de multiples réseaux, arrive à faire face à de nombreuses populations vivant sur des territoires étendus. Elle révèle également qu’il n’y a plus de solidarisme possible bâti sur l’idéologie naturaliste du développement.
Le Tiers-Monde a éclaté et se disperse en Pérou qui meurt du choléra dans l’indifférence générale, en Colombie vivant de la drogue, en Libéria où une bande de 400 individus provoque des malheurs interminables, en Cambodge qui n’intéresse plus personne ou en Somalie ou Ethiopie où l’on ne sait pas ce qui s’y passe. Les territoires meurent quand les relais des réseaux sont à la une de l’actualité mondiale. Les grands absents de la Guerre du Golfe sont les avant-gardes du Tiers-Monde d’hier. Le sort des territoires est légué aux possibilités qu’offre la charité mondiale. Rien de ce qui s’y passe ne secoue l’histoire. Après avoir "sauvé" leur relais (le Koweit) les sujets qui animent l’histoire de la circulation marchande ferment les yeux sur les massacres à l’intérieur du territoire-Irak. La Guerre du Golfe a manifesté la dispersion du monde arabe lui-même : pays s’intégrant dans l’ordre financier nouveau d’un côté, pays rêvant encore du messianisme naturaliste de l’acier de l’autre.
Les pays du Tiers-Monde ne peuvent, à l’heure actuelle, qu’espérer ne pas faire partie du lot relevant de la charité internationale et se faire une petite place dans les réseaux de circulation. Espérer la grande industrie, c’est d’abord savoir capturer la valeur internationale par le savoir faire circulatoire. Négliger le développement de la production de signes (papier financier, programmes informatiques, production intellectuelle et médiatique) a été et sera l’erreur fatale. D’où la nécessaire démocratisation. A moins qu’on préfère attendre les miettes de la charité internationale en s’inscrivant sur une file d’attente qui grandit de jour en jour.
Université d’Alger
Août 1991


Membres

Qui êtes-vous ?

Professeur d'Université depuis 1975 (Paris IX, Oran, Alger, Arras) Directeur général des Impôts (Alger 1989-91) Membre du Conseil de la Banque centrale (Alger 1989-91)