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dimanche 18 mars 2012

Crise du capitalisme de rente, endettement et répartition des revenus


Crise du capitalisme de rente, endettement 
et répartition des revenus
Par Ahmed HENNI

Recherches internationales n° 84
(Octobre-décembre 2008)
A suivre l’esprit du moment, le récit « référentiel » de la crise actuelle nous renverrait spontanément à 1929. Pourtant, ne retenir que le « krach » boursier de Wall Street comme cause et manifestation des crises de 1929 et 2008, n’aide pas à replacer ces deux évènements dans la logique historique du capitalisme. Les études magistrales de J.K. Galbraith et Milton Friedman1 sur la crise de 1929 nous montrent que la crise actuelle ne procède pas de la même logique. En 1929, la crise s’amorce, grosso modo, à partir de l’économie de production matérielle : de grands programmes immobiliers en Floride qui ne trouvent pas d’acheteurs. Les revenus et l’épargne ne correspondaient pas à la production initiée par un crédit aux promoteurs immobiliers. Il aurait fallu que les banques accordent des crédits aux acheteurs potentiels. Ce ne fut pas le cas. La mévente provoque alors des difficultés aux banques engagées dans ces programmes. La Banque centrale (FED) refuse de les refinancer. On connaît la suite : faillite des petites banques, puis des entreprises de production clientes de ces banques, etc. A cette époque, les banques portaient le risque. Aujourd’hui, elles vendent le risque en s’en défaisant grâce à la titrisation des hypothèques.
En 2007, c’est la profusion d’acheteurs de biens immobiliers qui est à l’origine de la crise. Les logements se vendent bien mais leurs acheteurs se sont endettés pour les acquérir. Ces acheteurs vont faillir, non parce qu’ils ne disposent plus de revenus, mais parce que le coût du crédit a augmenté. Ce qui modifie la répartition des revenus, appauvrissant les débiteurs et enrichissant les créanciers. Et plus l’endettement des acheteurs est massif, plus ce transfert de richesses l’est. La crise de 1929, partie d’un problème de réalisation de la production matérielle, est due à une pénurie de financement et refinancement. La crise de 2008 est due à une inflation du financement et refinancement qui conduit à la banqueroute au sens de la crise survenue à la suite des innovations monétaires de John Law (Lass). La banqueroute de type « lassien » intervient lorsque le transfert possible de richesses par la création monétaire et la circulation de titres dérivés atteint sa limite et que les revenus issus de la production matérielle ne parviennent plus à financer ces transferts des débiteurs vers les créanciers. Bref, les revenus engendrés par la production matérielle (salaires) n’arrivent plus à supporter les risques dont se sont défait les institutions financières. Il faut réaliser du capital pour les compenser. Les travailleurs américains ou espagnols endettés n’ont pu honorer leurs échéances par leur seul salaire : ils ont dû vendre leur maison pour assurer ces transferts. D’où un « krach » immobilier. Ils ne sont pas les seuls : tous les titulaires de capitaux ont dû en réaliser une partie. Ce qui ne se fait pas en un jour. En attendant ces rentrées, le système financier a fait banqueroute.
Depuis que la monnaie s’est détachée de toute référence matérielle marchande, elle est devenue, grâce au crédit et à l’endettement, l’instrument principal de répartition des revenus en commandant les transferts de richesses d’un groupe social à un autre. Pour faire bref, lorsqu’une Banque centrale augmente d’un point le taux d’intérêt directeur, ce sont, en France, par exemple, pas moins de 10 milliards d’euros qui, d’un coup, sont transférés des débiteurs vers les créanciers. Dans les pays riches, il est devenu plus intéressant de capturer les richesses par l’endettement des particuliers et des Etats que par de la production matérielle. C’est ce que j’appelle le capitalisme de rente.
Le système n’a tenu que parce d’autres travailleurs dans le monde ont continué de produire matériellement sans s’endetter, la Chine préférant refinancer les Etats-Unis que de financer le bien-être de ses populations. Ainsi, de cette façon également, la création monétaire commande la répartition mondiale des revenus.
Une banqueroute financière « lassienne »2
Contrairement donc à 1929, c’est, en 2008, l’émission sans frein de monnaie durant trente ans et la surabondance de crédit aux spéculateurs financiers et aux ménages américains qui a poussé les acteurs économiques, l’État et des ménages américains à un endettement sans précédent conduisant certains à se retrouver, dès 2007, en cessation de paiement.
Pour continuer de consommer autant de biens et services qu’auparavant, les États-Unis émettent, depuis l’état d’exception monétaire qu’ils ont décrété en 1971, de plus en plus de dollars. Le crédit à la consommation qui était de seulement 134 milliards en 1971 dépassait les 2.170 milliards en 2006, soit 16 fois plus alors que la production réelle de richesses (hors inflation) n’était multipliée que par 3 (de 3.760 milliards en dollars constants à 11. 320).
L’explosion du crédit américain à la consommation
Année
Milliards de $
1985
524
1990
798
1995
1 010
2000
1 544
2005
2 200
2006
2 295
2007
2 395

Ce crédit ne sert pas uniquement à soutenir la consommation. Il finance surtout la spéculation sur papier comme l’ont révélé en 2008 les chiffres astronomiques des papiers « lassiens » détenus par les banques. Après la période keynésienne des « trente glorieuses » avec taux réel d’intérêt souvent négatif – Keynes ambitionnait une « euthanasie des rentiers » -- les rendements des titres redeviennent positifs dès la fin des années 1970. L’inflation est combattue, les salaires contenus. Les rendements de plus de 10% deviennent monnaie courante. A ces rendements s'ajoutent des plus-values en capital: la valeur des titres s'envole. Les indices des valeurs sont multipliés par trois ou quatre en une décennie. L’indice des cours des actions à la bourse de New York (Dow Jones) passe du niveau 500 en 1956 à 1.000 en 1972 (seize ans) puis double une nouvelle fois en quinze ans (2.000 en 1987), atteint quatre ans après (1991) le niveau 3.000, franchit les 10.000 points en 1999 et tourne autour de 12.000 points en 2008, soit un nouveau quadruplement en 17 ans. Aucune fortune industrielle n’a suivi ce rythme.
C’est ce capital, devenu « fictif », qu’il a fallu réaliser depuis 2008, d’où la chute des indices boursiers à leur niveau de 1990.
Outre les revenus engendrés par les manipulations de papiers et qui ont contribué à concentrer la richesse hors de la sphère de production matérielle, s’ajoutent les revenus tirés des créances sur Etat.
Les sommes reçues sous forme d’intérêts par les créanciers des États des pays riches atteignent désormais des niveaux fabuleux : 430 milliards de dollars versés en 2007 par le seul État fédéral américain. C’est plus que l’ensemble des profits des entreprises industrielles du pays -- qui font souvent des pertes.
En 1950, l’État fédéral américain payait 0,6 milliard d’intérêts pour 36,9 milliards de dépenses budgétaires, soit 1,6%. Par conséquent, 98,4% des impôts reçus servaient à des dépenses publiques réelles. En 1970, au seuil de la mutation rentière du capitalisme, l’État fédéral américain payait 17,7 milliards d’intérêts sur un total de dépenses budgétaires de 201 milliards, soit 8,8%. Sur 100 dollars d’impôts qu’il recevait, il devait en consacrer 9 aux intérêts de la dette et seulement 91 aux dépenses publiques réelles. En 1991, il atteint un maximum historique de 19,08% pour 250 milliards d’intérêts. A ceci il conviendrait d’ajouter les intérêts versés par les États (61,7 milliards en 1991). Dans un tel cas, l’État ne dispose plus, sur 100 dollars d’impôts reçus, que de 80 pour les autres dépenses. D’où les réductions drastiques des budgets sociaux. Voici, sur une période que nous avons voulu la plus significative de cette transition, les données sur la dette américaine où l’on s’aperçoit que l’État fédéral compense systématiquement la baisse de la croissance de la richesse réelle par l’augmentation de son endettement. C’est la vie à crédit.

Année
Dette fédérale (stock en milliards $)
Variation annuelle moyenne de la dette (année n/ année n-1) (%)
Variation annuelle moyenne du PIB réel (année n/ année n-1) (%)
Intérêts annuels versés par l'État fédéral
(milliards $)
Intérêts annuels versés par les États
(milliards $)
1967
344,663
4,66
2,72
12,7
3,7
1970
389,158
5,68
0,26
17,7
5,3
1975
576,649
17,05
-2,26
28,9
11,1
1980
930,21
10,07
1,43
69,7
19,4
1985
1 945,94
17,02
4,51
169,4
39,4
1990
3 364,82
13,95
2,8
237,5
57,9
1995
4 988,67
3,93
3,35
290,4
64,2
2000
5 662,22
-1,97
4,08
283,3
79,5
2005
8 170,41
7,56
6,49
255,9
90,4
2006
8 506,97
4,12
6,86
277,5
95,4

Cette vie à crédit est historiquement exceptionnelle et n’a rien à voir avec 1929. Elle rappelle davantage l’aristocratie rentière d’Ancien régime. Une épargne nationale aurait dû la financer. Cette condition est, actuellement, levée grâce à la libre circulation des capitaux qui permet d’avoir recours à l’épargne extérieure. Les États-Unis ont pratiquement dollarisé l’épargne mondiale. Leur capacité souveraine leur permet aussi bien de ne plus épargner que d’attirer les capitaux extérieurs, souvent constitués de dollars créés par les États-Unis pour financer leur déficit commercial. Leurs titulaires, faute d’acheter des marchandises américaines, les replacent aux États-Unis en bons d’État. Ainsi la boucle est bouclée : l’état d’exception monétaire décrété par les États-Unis en 1971 leur permet d’émettre autant de dollars qu’ils veulent, d’acheter autant qu’ils le désirent aux autres pays, de dépenser budgétairement autant que de besoin, de ne pas épargner, vivre à crédit sur le reste du monde, mais entretenir le monde d’une pluie de dollars bienfaiteurs pour les titulaires de capitaux sous forme de profits commerciaux ou d’intérêts de la dette publique. Mieux, cette situation rend souvent captifs les pays qui possèdent des excédents en dollars : même lorsque les taux américains baissent, ces dollars continuent d’affluer pour souscrire les bons d’État.
Les données du Trésor américain montrent, qu’en janvier 2008, les capitaux extérieurs avaient souscrit pour 26% de la dette fédérale. Ils provenaient des pays suivants :

Montant (milliards de $)
Part dans les souscriptions extérieures (%)
Part dans les souscriptions de la dette (%)
Japon
586,9
24,43%
6,38%
Chine
492,6
20,50%
5,35%
Royaume-Uni
160
6,66%
1,74%
Brésil
141,7
5,90%
1,54%
Pays pétroliers
140,9
5,86%
1,53%
Banques des Caraïbes
108,1
4,50%
1,18%
Luxembourg
68,4
2,85%
0,74%
Hong Kong
54,5
2,27%
0,59%
Allemagne
42,9
1,79%
0,47%
Corée du Sud
42,1
1,75%
0,46%
Suisse
39,3
1,64%
0,43%
Taiwan
38,9
1,62%
0,42%
Singapour
38,4
1,60%
0,42%
Mexique
35,5
1,48%
0,39%
Russie
35,2
1,47%
0,38%
Belgique
13,1
0,55%
0,14%
Autres
364
15,15%
3,96%
Total
2402,5

26,11%

Un contrat tacite lie ainsi la croissance économique japonaise et chinoise, permise par les débouchés américains, et les émissions sans restriction de dollars qui paient ces achats et, en fin de compte, vont financer le déficit budgétaire fédéral ou la banqueroute financière du système. Il est clair que de tels pays n’ont aucun intérêt à remettre en question l’état d’exception monétaire actuel.
Ce recours à l’épargne mondiale est obligé. Les États-Unis n’ont pas le choix. Leur épargne nationale est insignifiante. La population américaine s’est habituée à cet état de fait rentier. Elle consomme sans compter, emprunte et n’épargne plus. Après avoir atteint, en 1984, un maximum de 11% du PIB, le taux d’épargne privée ne cesse de diminuer pour avoisiner actuellement le zéro.
Des entreprises de production devenues rentières
La crise aurait pu ne condamner à la banqueroute que les seuls débiteurs insolvables et leurs créanciers financiers. Or, depuis les années 1980, attirées par les intérêts, dividendes et plus-values financières, les entreprises de production ont elles aussi révisé leur stratégie de profit.
Lorsque nous examinons, par exemple, les données fournies par les comptables nationaux sur les entreprises résidentes en France, nous constatons que, depuis les années 1980-90, les sociétés non-financières tirent de plus en plus leurs ressources de « capture externe ». Jusqu’en 1980, les revenus de la propriété reçus par les entreprises de production (intérêts et dividendes principalement) ne représentent qu’un maigre pourcentage de leurs ressources (moins de 15%). Jusqu’à cette date, les entreprises tirent le principal de leurs ressources de leur exploitation propre.
La rupture se fait à partir des années 1980, concomitante de la mutation du capitalisme en capitalisme de rente. A partir de la décennie 1980-90, la part des revenus extérieurs reçus sous forme de dividendes ou autres intérêts financiers s’élargit rapidement pour finalement représenter, en 2007, 43,2% des ressources totales des sociétés non-financières. Autrement dit, à la veille de la crise financière de l’année 2008, les sociétés non-financières établies en France ne tiraient que 56% de leurs ressources de leur métier propre et de leur exploitation. L’autre moitié, quasiment, provenait de rentes extérieures à elles. Par conséquent, elles préfèrent « externaliser » de plus en plus les antagonismes de production et les déléguer à autrui. En bref, engranger des revenus financiers plutôt que des revenus provenant de leur production propre.
Ressources des sociétés non-financières résidentes en France
(en milliards d’euros, base 2000)
Année
Excédent brut d'exploitation
Revenus de la propriété
Total Ressources
Part des revenus de la propriété
1960
5,9
0,3
6,2
4,37%
1970
17,1
1,2
18,4
6,80%
1980
52,3
9,6
61,9
15,45%
1990
167,4
42,9
210,3
20,40%
2000
226,5
117,6
344,1
34,18%
2005
268,8
171,1
439,9
38,89%
2006
283,0
198,5
481,5
41,22%
2007
299,0
227,6
526,6
43,22%
Source : INSEE, Comptes des sociétés non-financières
La majeure partie de ces revenus tirés des activités autres que la production propre sont représentés par des dividendes.
 En milliards d’euros
1959
1994
2007
Excédent brut d'exploitation
5,0
175,0
299,0
Revenus de la propriété
0,2
58,9
227,6
Dont 1. Intérêts
0,2
26,7
58,5
2. Revenus distribués des sociétés
0,1
30,5
150,4
Dont Dividendes
0,0
29,2
147,6
Ces dividendes, insignifiants en 1959, prennent consistance à la fin des années 1980 (30 milliards en euros-2000) pour atteindre près de 150 milliards en 2007 (toujours en euros-2000), soit 5 fois plus en quinze ans alors que, dans le même temps, l’excédent brut d’exploitation n’était multiplié que par 1,7.
Ces stratégies de croissance externe se sont traduites par l’acquisition de portefeuilles de titres, de placements en billets de trésorerie sur le marché monétaire et des absorptions-acquisitions de sociétés externes au métier. Mieux, souvent ces acquisitions ont visé des entreprises des secteurs « rentiers » : finance, médias, etc. L’emblématique groupe Lagardère, par exemple, à l’origine fabricant d’armement (Matra), a pris le contrôle successivement d’entreprises de publicité, de presse, d’édition et de … sport : Lagardère publishing (d’Hachette jusqu’à Astérix) : 2 139 millions de CA en 2007; Lagardère active digital (Elle, Europe 1, Canal, MCM, Virgin 17, Art et décoration, Infobébés, etc.) : 2 291 millions ; Lagardère services (Aéroboutique, Bulgarpress, Lagardère Publicité, etc.) : 3 721 millions ; Lagardère sport  (Roland Garros, Sportfive, leader européen dans la gestion des droits audiovisuels sportifs, particulièrement dans le football, World Sport Group acteur majeur sur le marché du football du golf asiatiques) : 440 millions.
Le bilan de 2007, le dernier disponible, fait apparaître que les résultats tirés d’EADS (1 003 millions d’euros), partie industrielle du groupe, sont inférieurs à ceux qu’il tire de Canal+ (1 433 millions). Marie-Claire réalise à elle seule 236 millions, soit un quart du résultat tiré d’EADS.
Cette stratégie montre que les entreprises non-financières ont saisi les nouveaux enjeux de ce que j’appelle le capitalisme de rente : investir hors de la sphère industrielle. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas tellement pour délocaliser dans des pays à bas salaires, mais pour s’orienter vers la sphère des usages financiers, médiatiques et autres. Quand le groupe formé autour du journal Marie-Claire rapporte près d’un quart de ce que rapporte EADS à Lagardère, on comprend que celui-ci veuille se débarrasser de ses actions EADS. L’explication des abandons industriels par les délocalisations dans les pays à bas salaires peut séduire un large public. Elle n’explique pas du tout les stratégies du grand capital. Celles-ci sont devenues des stratégies rentières. Elles ont jusqu’ici largement profité des mouvements financiers.
Pour Lagardère, quand les résultats tirés d’EADS passent de +23 millions en 2006 à -44 millions en 2007, les plus-values tirées de transactions sur titres s’élèvent à + 93 M€ de plus-values de cessions diverses (notamment PQR, Hachette Filipacchi Suède, Teva) et + 472 M€ de plus-value de cession d’une partie des titres EADS (environ 2,5 % du capital). Ses immobilisations comptables indiquent, en 2006, un stock de 1.633 millions d’euros en placements financiers et trésorerie et 869 en 2007. Le choix stratégique est clair : investir moins dans la production matérielle et davantage dans la sphère rentière.
Ainsi le groupe Lagardère déclare les investissements suivants :
Millions d’euros
1er semestre 2007
1er semestre 2008
Investissements corporels et incorporels
20
20
Investissements financiers
96
296

Globalement, les actifs non financiers des sociétés non financières s’élèvent à 3.750 milliards d’euros fin 2007, soit un montant équivalent à quatre années de leur valeur ajoutée (contre moins de trois ans avant 2000). La part des actifs financiers a augmenté de façon continue jusqu’à l’an 2000 : elle représentait 36 % de l’ensemble des actifs des SNF en 1978 et 64 % fin 2000. Depuis, cette part est demeurée élevée (autour de 56 %)3.
Dans ce cas, on comprend que le premier souci du grand capital n’est plus l’emploi dans le cœur du métier mais la capture externe. D’où un chômage déclaré ou déguisé croissant appelant une redistribution sociale de plus en plus forte en volume, multipliant elle-même les petites rentes dans la population.
La crise dans la sphère financière, en détruisant ces capitaux « fictifs », va donc réduire drastiquement les ressources que les entreprises non-financières tirent de la capture externe. Outre des résultats en baisse, elles vont devoir chercher de nouvelles opportunités. On peut imaginer qu’elles puissent élaborer des stratégies de recentrage sur leur production propre. Si les rentes tirées de la capture externe ne sont plus significatives, elles devront, pour préserver leur compétitivité, investir dans du capital high-tech et, probablement, licencier et relever le taux d’exploitation de la main d’œuvre.
Une répartition des revenus de plus en plus concentrée
Le capitalisme engendre dans sa phase rentière actuelle de nouvelles visions du monde, un nouvel « esprit du temps », mais aussi des reclassements sociaux qui engendrent de nouveaux antagonismes, qui ne sont plus, dans les pays rentiers, ceux de la production d’usine.
Tout d’abord, ce sont les travailleurs des entreprises non-financières qui, face au mouvement à la hausse des profits du capital et la pression à la baisse sur le taux de salaire, ont voulu eux aussi profiter de la capture rentière des entreprises.
En France, le syndicat Force ouvrière lance le débat et déclare le 22 février 2005 que « les grandes entreprises affichent une santé insolente (..) Total a ainsi annoncé un bénéfice de 9,6 milliards d'euros (+23% sur un an), L'Oréal de 3,63 milliards (+143%), BNP Paribas de 4,66 milliards d'euros (24,1%), Société Générale de 3,13 milliards (+25%), Arcelor de 2,31 milliards (+800%), Schneider Electric de 565 millions d'euros (+30%). Des bénéfices plus que confortables qui vont surtout servir à régaler les actionnaires, dont les dividendes vont également faire de jolis bonds (+63,6% chez Schneider, +62% chez Arcelor, +37,9% chez BNP-Paribas, +32% à la Société Générale, +15% chez Total, +12,3% chez l'Oréal…). De quoi indigner les syndicats qui déplorent que cette explosion des profits ne génère ni emploi ni hausse du pouvoir d'achat ». Dans la même veine, la Confédération générale des cadres appelle «les entreprises à revoir leur politique salariale en vue d'une redistribution» des bénéfices. L’Union syndicale Solidaires pose une question « de fond, celle de la répartition des gains de productivité réalisés par les entreprises» avec les salariés. Le premier ministre de l’époque – de droite pourtant, Jean-Pierre Raffarin, conclut : "Il faut partager avec les actionnaires, avec les salariés et notamment avec les salariés-actionnaires". Seule voix discordante, celle de Michel Lamy, secrétaire national et économiste de la CFE-CGC, qui estime que les "résultats mirobolants" de ces entreprises « ne sont pas sains, car ils ne procèdent pas d'une logique économique mais d'une exploitation forte des salariés et des entreprises sous-traitantes».4 Auxquels il convient d’ajouter les produits de toutes les autres captures externes : placements rentiers, rapatriement de bénéfices réalisés grâce à l’exploitation de travailleurs « exotiques ». Ainsi, comme Total l’indique lui-même dans les chiffres suivants, c’est l’Afrique qui lui rapporte le plus:
Structure des coûts et des marges de Total selon les différentes régions du monde au 31 décembre 2007 (millions d’euros)

Europe
Afrique
Amérique du Nord
Asie
Reste du Monde
Total
Coûts de production
1 102
906
100
195
385
2 688
Bénéfices avant impôts
6 453
8 655
38
1 892
1 719
18 691
Rapport des bénéfices aux coûts
5,86
9,55
0,38
9,70
4,46
6,95
Source : Rapport annuel 2007.
Depuis lors, le débat sur le partage des bénéfices des multinationales est devenu récurrent. Il se poursuit depuis lors sur les « bonus » et autres « parachutes dorés » prélevés par les dirigeants de sociétés.
Ces revendications, face aux excès de l’esprit rentier du temps, traduisent probablement beaucoup plus des sentiments de paupérisation relative. Les données sur la répartition des revenus en France montrent que le montant de la redistribution sociale rattrape dorénavant le montant des salaires distribués. Les transferts sociaux commencent à y représenter une part majeure des revenus des ménages. De 10% dans les années 1960, cette part frôle dans ces années 2000 les 45%. Dans le même temps, à l’autre extrême, les revenus de la propriété explosent (de 6% des revenus en 1960 à près de 18% en 2007).
Lorsque l’on compare les évolutions globales, on observe une forte ascendance de ces deux catégories de revenu. En 2007, pour un montant de salaires avoisinant les 720 milliards d’euros, les prestations sociales de toute nature dépassent les 520 milliards et les revenus de la propriété les 220 milliards.
Evolution des transferts sociaux et des revenus de la propriété
(1960-2007)Milliards d’euros constants base 2000
En incluant les revenus du patrimoine, le revenu mensuel de ceux qui perçoivent des rentes s’élevait en 2006 à 3.486 euros et plus contre 809 euros pour le revenu le plus bas.
Niveau de vie mensuel pour un individu (en euros)

10% touchent moins de
50% touchent moins de
90% touchent moins de
95% touchent moins de
Niveau de vie
735
1 290
2 331
2 898
Niveau de vie tenant compte des loyers imputés
789
1 423
2 606
3 199
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier
757
1 347
2 560
3 187
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier et les loyers imputés
809
1 482
2 802
3 486
Source : Insee - France portrait social 2007. Année des données : 2005
En dix ans (1996-2005), les revenus annuels les plus bas ont augmenté de 1.668 euros lorsque les plus élevés avaient pris 3.122 euros de plus par an.
L’enrichissement d’une minorité s’accompagne donc d’une forte redistribution, enjeu des différents programmes politiques. Comment redistribuer et combien à une « plèbe » pauvre et déqualifiée, mais qui vote. Le capitalisme de rente, s’il se heurte à la production élargie de cette « plèbe », contient cependant ses revendications ou sa potentielle violence en faisant d’elle aussi une petite rentière, cultivant ainsi sa xénophobie.
Les vocables « patriciens » et « plébéiens » sont ici utilisés faute de mieux. Ils ont cependant leur justification. Il se produit une sorte d’intégration que j’appelle patricienne aboutissant à la constitution d’un groupe patricien dont la caractéristique principale – contrairement aux capitalistes industriels de la modernité – est de ne jamais s’impliquer directement dans des antagonismes de production. Le capitalisme de rente actuel capture sur son extérieur par des mécanismes de souveraineté. Il redistribue à l’intérieur, d’abord à une couche qui esquive l’antagonisme direct de production tout en utilisant les mécanismes de souveraineté (endettement public, création monétaire, protection par la loi –brevets et droits, etc.) pour s’enrichir, et, ensuite, sous forme de « transferts sociaux » à une masse pauvre et déqualifiée. Sociologiquement, ces « patriciens » visent davantage l’accumulation de biens de prestige5, signe de leur ascension sociale, que l’investissement dans la sphère productive. Ce ne sont plus des capitalistes modernes mais des transfigurations des patriciens romains utilisant l’Etat et le prestige pour asseoir leur suprématie sociale, évitant d’affronter les antagonismes directs de production et préférant les déléguer.




Professeur d’économie, Université d’Artois, Ancien membre du Conseil de la Banque centrale d’Algérie, Ancien Directeur général des impôts

1 John Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 », Payot 1989, et Milton Friedman and Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press (for the National Bureau of Economic Research), 1963
.

2 John Law (1671, Édimbourg - 1729, Venise), aventurier et banquier écossais. Son nom, en français, se prononçait Lass. En août 1719, sa compagnie obtient de l'État français le privilège de percevoir les impôts indirects et celui de la fabrication de la monnaie. En 1720, plus d'un milliard de livres de billets de banque sont émis et le capital de sa banque se monte à 322 millions de livres. Le prix des actions passe de 500 livres à 20 000 livres. Affolés par cette richesse miraculeuse, certains possesseurs de billets préfèrent réaliser immédiatement leurs avoirs en pièces d'or et d'argent. Ces réalisations de capital font baisser les cours. Dès le 24 mars 1720, c'est la banqueroute du système, connue sous le nom de banqueroute de Law. Toute confiance est perdue dans les titres en papier. La France entre en crise économique, suivie de l’Europe.
3 Voir : Nathalie Couleaud, division Synthèse générale des comptes, Insee, Frédéric Delamarre, Sesof, Banque de France, Le patrimoine économique national de 1978 à 2007, 30 années au rythme des plus-values immobilières et boursières , Insee Première N°1229 - mars 2009
4 Le Monde, 18 février 2005
5 L’accumulation de capital rentier fait exploser le prix des biens de luxe (séjours hôteliers princiers, montres, vêtements et chaussures de marque, etc.). L’acquisition d’œuvres d’art pour des sommes défiant toute imagination marque aussi bien le prestige que le montant des barrières d’entrée dans ce cercle patricien. A l’autre extrême, la nouvelle « plèbe » se vêtit et se divertit pour pas cher grâce à des produits électroniques fabriqués par de nouveaux ilotes exotiques.

lundi 11 mai 2009

Entreprises : quelle part pour les salaires ?

Article paru dans le journal L'Humanité
le 21 avril 2009

Tribune libre

Par Ahmed Henni, économiste (*).

La tradition veut que l’on mesure le partage de la richesse entre le travail et le capital par les parts respectives de chacun dans la valeur ajoutée des entreprises. Cette façon de faire permet de voir qui, au cours du temps, voit sa part augmenter ou diminuer. Il est connu que la part des salaires en France a augmenté durant les Trente Glorieuses pour se stabiliser après, sinon diminuer. Les rémunérations des salariés (charges sociales comprises) ne représentaient que 51,4 % de la valeur ajoutée en 1960. Elles ont, en 1982, atteint un maximum de 63,3 % pour retomber à 57,6 % en 2007 (dernier chiffre de l’INSEE). D’où les revendications d’ajustement de la part des salaires par une ponction sur les profits.

Or un point se doit d’être éclairci au préalable : la valeur ajoutée est-elle encore une mesure adéquate de la richesse capturée par les entreprises ? Si l’on en juge par les chiffres que publient les comptables nationaux, la valeur ajoutée par les entreprises non financières était de 19,6 milliards d’euros en 1960 contre 0,3 milliard pour les revenus qu’elles tiraient de la propriété (intérêts, dividendes, etc.). Les salaires, qui étaient de 9,92 milliards, représentaient donc 50,6 % du total des revenus bruts capturés par les entreprises non financières. En 2007, la valeur ajoutée propre des entreprises non financières a été de 957,1 milliards et les revenus de la propriété encaissés par ces entreprises se sont élevés à 227,6 milliards (en grande partie des dividendes versés par les sociétés dont elles détiennent des actions). Dans ce cas, les salaires ne représentent plus que 46,5 % des revenus bruts enregistrés par les sociétés non financières. Moins qu’en 1960. Tant que les revenus « rentiers » des entreprises restaient insignifiants, cela ne prêtait pas à conséquence. Mais, aujourd’hui, dans ce qui est devenu ce que j’appelle « le capitalisme de rente », ces revenus « rentiers » externes à l’activité propre représentent plus de 40 % du total des revenus bruts des entreprises non financières.

Résumons : sur la base de la valeur ajoutée (les revenus provenant de l’exploitation de l’entreprise), la part des salaires est passée de 51,4 % en 1960 à 57,6 % en 2007. Sur la base de la totalité des revenus perçus par les entreprises non financières (valeur ajoutée propre + revenus de la propriété), la part des salaires est passée de 50,6 % en 1960 à 46,5 % en 2007. Avant donc de parler de partage des profits, il s’agit de voir s’il ne convient pas d’abord de modifier le calcul de la part des salaires en la rapportant, non pas à la seule valeur ajoutée, mais à l’ensemble des revenus encaissés par l’entreprise. Certes, intérêts, dividendes, etc., ne semblent pas être générés par le métier propre de l’entreprise dans lequel sont engagés les salariés. Cependant, sans leur existence et la production passée de valeur ajoutée, les portefeuilles des entreprises n’existeraient pas. Mieux, en investissant dans les titres au lieu d’investir dans du capital matériellement productif, les entreprises ont pénalisé les salariés en les privant de la pérennité de leur emploi.

Les chiffres que publie la Banque de France sur les comptes financiers des entreprises non financières montrent que leurs acquisitions nettes d’actifs financiers sont passées de 66 milliards en 1995 à 295 milliards en 2007 (en euros 2 000). Soit une multiplication par 4,47. Dans le même temps, leur formation brute de capital fixe passait de 103,8 milliards à 199,8. Soit une multiplication par 1,9 seulement. Et, comme on le constate, l’acquisition d’actifs financiers était inférieure à l’investissement matériel en 1995 alors qu’elle le dépasse largement en 2007.

Ce que les salariés perdent en réorientation de l’investissement vers l’investissement de portefeuille devrait être compensé par un calcul de leur revenu sur l’ensemble des richesses capturées par l’entreprise aussi bien par des investissements matériellement productifs que par ses investissements de portefeuille.

Dans notre cas précis, si on maintenait le partage de 1960, ce seraient 48,3 milliards qu’il faudrait ajouter aux salaires bruts pour retrouver le niveau d’il y a cinquante ans.

(*) Auteur de plusieurs travaux sur l’économie de rente.

jeudi 19 mars 2009

L'économie en question devant l'électronique ou De l'économie de l'usage

L'économie en question devant l'électronique

par Ahmed Henni
Professeur à l'Institut des sciences économiques d'Oran

paru dans Économie et humanisme
n° 289 mai-juin 1986

En ces temps d'ultra-modernité et de crise, nous voici confrontés, et les pays en développement en particulier, à un défi majeur et multiple: celui posé par l'électronique. Celle-ci apparaît immédiatement comme nécessaire, d'avant-garde, et, surtout, totalisante. Elle intervient pratiquement dans tous les domaines de l'activité humaine. Au-delà de ces évidences, l'électronique nous convie surtout à un réexamen de nos moyens de connaissance et d'action. Elle invite à la formulation aussi bien de nouvelles stratégies de développement qu'à de nouvelles analyses des fondements de ces stratégies.
L'électronique renvoie, par sa totalité, à l'unité de l'activité humaine. Industrie, certes, l'électronique se nourrit et s'appuie sur la création culturelle et scientifique. Elle est immédiatement écriture: de logiciels, de programmes, scenarii, chansons, etc. Mieux encore, dans l'industrie des calculateurs, sont aujourd'hui apparus des produits qui ne sont ni matériels (hard) ni immatériels (soft) mais caractérisés par une fusion de la matière et de l'écriture (firm ware). On n'y distingue plus la matière de la matière grise. Ainsi, le premier échange humain, le langage, retrouve ses lettres de noblesse mais aussi appelle à de nouveaux pouvoirs. à de nouvelles hiérarchies. de nouvelles dominations qu'il convient de mettre à jour.




Le procès d'usage et non pas d'usinage

Je proposerai de définir l'électronique comme activité à double production: une première production assurant la fabrication des supports matériels (quincaillerie) et une deuxième production assurant l'usage de ces produits (programmes). Sur le plan financier, la valorisation de capital ne se fait plus dans le seul procès de production matérielle, mais se poursuit dans ce que j'appelle le procès d'usage (confection et consommation de programmes). Un ordinateur, aujourd'hui, coûte davantage à l'usage (conception de logiciels) qu'à l'usinage (quincaillerie). De même, un appareil de télévision rapporte davantage aux producteurs de programmes qu'à ses fabricants.
L'industrie électronique se présente donc comme un mouvement unique, une totalité, (celle de la vie), recouvrant plusieurs procès simultanés et successifs, dont l'un des plus importants, aussi bien sur le plan de la production que de la valorisation est le procès d'usage. D'où la notion de « filière» qui a été avancée il y a quelque temps. Ce concept ne fait, comme les autres, que traduire les nouveaux types d'hégémonies apparus à travers l'électronique.
La notion de procès d'usage comme terme de la valorisation apparaît nettement dans l'analyse du cycle de certains produits nouveaux, les produits de l'électronique en particulier. Un appareil de télévision, par exemple, n'a aucune valeur sans images et ce, quelle que soit la quantité de matière ou de travail contenue dedans. La valorisation ne se suffit pas ici d'un procès de travail et d'un procès d'échange. La valorisation d'une pomme se clôt par son échange. Ici, c'est seulement une fois le procès de travail accompli, une fois l'échange réalisé, que commence un troisième procès: le procès d'usage où se poursuit et s'achève la valorisation de la marchandise et où commence une nouvelle valorisation. En mangeant une pomme, on ne valorise aucun capital. La valorisation s'est achevée avant, dans l'échange. En regardant son téléviseur, on participe à l'achèvement de la valorisation du téléviseur, on participe à l'achèvement de la valorisation du téléviseur-matière et à l'accomplissement d'une nouvelle valorisation liée à l'usage d'images. L'acte d'usage est plus important que la « valeur d'usage ».
Cette inégalité dans l'usage devient aveuglante pour certains produits nouveaux, les biens électroniques en particulier. Il y a des hiérarchies dans l'usage induites – non par le revenu et l'échange, comme dans l'ère de l'acier, mais par l'usage lui-même. Un téléviseur peut s'utiliser comme meuble mais aussi comme récepteur d'images lorsqu'elles existent. Et tout le monde ne regarde pas les images de la même façon. Cette inégalité dans la consommation, cette existence d'un procès d'usage va à l'encontre d'une uniformisation-standardisation par le bas. Le procès d'usage exige une différenciation qui se traduit par un regain de qualification dans le procès de travail lui-même. Un analphabète peut consommer et produire de l'acier mais il ne sert à rien devant une console.
La possibilité pour le téléviseur, par exemple, de s'accomplir comme support de valorisation ne tient pas à une quantité de travail incluse en lui mais à l'existence d'images, à l'existence d'un véritable procès d'usage. Et celui-ci suppose deux choses:
1) l'existence d'une culture ;
2) l'existence d'une valorisation dans l'usage, au-delà de la fabrication et de l'échange de l'appareil.
Le développement de l'industrie électronique montre les nouveaux liens qui apparaissent entre accumulation et usage. Ceci n'est certainement pas propre à cette industrie et existait bien avant. L'électronique le met cependant en évidence d'une manière très nette. Outre les caractéristiques matérielles des produits qui les rendent utiles, outre l'échange de ces produits, l'acte et procès de leur usage conditionne leur développement.
Dans le cas de l'électronique, ce développement dépend de l'existence de programmes (logiciels, sons et images) dérivés d'une activité culturelle et conditionnant la valorisation. Pas de scénaristes, pas de films. Pas de chanteurs ou de musiciens, pas de disques. Pas de logiciels, pas d'informatique. Le programme n'est pas un bien complémentaire qui, une fois acheté, complète le produit et met fin à la valorisation. Si l'achat d'une serrure met fin à la réalisation-valorisation d'une porte, le programme, au contraire, se renouvelle et se différencie continuellement, alimentant un procès d'usage, source d'une valorisation constamment inachevée. Le téléviseur est continuellement alimenté en images différentes, le calculateur de logiciels, la radio de sons, etc. La valorisation du capital ne s'arrête pas avec l'échange mais se poursuit dans l'usage.
Il existe une firme qui, à notre connaissance, a utilisé systématiquement le procès d'usage comme support de valorisation. Quand apparurent les premiers calculateurs, la firme I.B.M. a très bien vu que la valorisation ne s'arrêtait pas à la fabrication et l'échange. Ce constructeur a très longtemps valorisé son capital par une maîtrise du procès d'usage de ses matériels. Si cette firme donne l'exemple d'une maîtrise complète du cycle entier de valorisation. d'autres entreprises ont, depuis toujours, tenté de l'opérer par le biais d'une diversification visant à s'accaparer la production et les marchés liés au procès d'usage.
Cependant, avec l'électronique, la question du procès d'usage et de la valorisation dans l'usage devient d'une clarté saisissante. En effet, le défi majeur de l'électronique ne réside par seulement dans les caractéristiques matérielles des objets qu'elle fabrique et vend mais surtout dans le contenu culturel de ces objets (images, sons et logiciels) qui donne naissance à un véritable procès dans l'usage et pousse les limites de la valorisation. L'objet n'est plus une quantité de matière et de travail mais un support matériel préalable à une valorisation plus poussée par le biais de l'usage.
On assiste alors à un passage de l'ère de la valorisation-matière, ère de la valeur-substance et quantité, ère de l'acier et de la canonnière, à l'ère de la matière-support, matière-prétexte d'une valorisation exploitant l'usage dans tout ce qu'il a de culturel et superstructurel (âge du contrôle des réseaux et des programmes). Ce développement dépend étroitement de la capacité d'offre en produits culturels (images, sons) et intellectuels (logiciels), elle-même soutenue par des moyens financiers adéquats. On assiste alors à l'émergence d'une nouveau type de capital, associant banque, industrie et moyens intellectuels, et se valorisant principalement dans le procès d'usage. Nous pourrions le désigner par capital médiatique ou en terme générique capital usagiel. Des rentes apparaissent ainsi au bénéfice des propriétaires de droits sur les logiciels, données, images et sons, et, plus généralement d’œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques.
On peut en conclure:
1) que le procès d'usage appelle à la constitution d'un nouveau type de capital, mieux approprié à la valorisation induite par ce procès ;
2) que des rentes d'un type nouveau apparaissent, liées à la propriété de créations intellectuelles ;
3) que l'approfondissement de la valorisation du capital par le biais du procès d'usage implique une réduction des ressources consacrées aux autres modes de valorisation, d'où restructuration du capital social et ré-orientation-requalification du travail.

La valorisation de la matière support, le savoir-faire de l'usager

Le procès d'usage appelle un savoir-faire de la part de l'usager consommateur. Il survient alors une discrimination dans l'usage et des inégalités dans la consommation du même produit, liées non au revenu mais à la possibilité de l'être du consommateur. Outre que l'usage va exiger un savoir-faire, sinon un savoir de base, les buts et les modalités de cet usage vont différer d'un individu à un autre, d'un groupe social à un autre et d'un pays à l'autre.
L'usage d'un terminal, d'un système vidéo ou d'une chaîne acoustique, outre qu'il exige un minimum de savoir-faire, ne s'opère ni de la même façon ni en fonction des mêmes objectifs. Il n'y a pas, comme semblait le montrer l'ère de l'acier, neutralité de l'usage et égalité dans l'usage. L'ère de l'acier semblait s'appuyer sur la seule subjectivité physiologique du consommateur, sur une subjectivité limitée – le salaire chez les classiques est lié à cette subjectivité physiologique. La notion de subsistance, et même celle de « besoin », disparaissent quand il y a procès d'usage. La demande n'est plus une demande de subsistances ou de satisfaction de « besoins» mais une demande d'usage des produits. Il convient alors de parler d'usage, non de « besoins », On achète pour l'usage.
Ainsi, l'inégalité Occident-Reste du monde peut ne plus reposer sur une quantité de matière disponible, mais sur la nature des subjectivités mises en œuvre dans le procès d'usage. Dans beaucoup de pays, ce procès d'usage ne peut être alimenté par une subjectivité locale. Il faut importer des programmes (logiciels, images, sons) et mettre en relation une subjectivité extérieure avec la subjectivité locale. Une telle situation se traduit immanquablement par la domination de la subjectivité extérieure sur la subjectivité locale. Ceci veut dire que dans ces pays on ne réalise pas complètement la valorisation des produits. On peut fabriquer des téléviseurs mais importer des programmes. Faute d'avoir reconnu l'importance ou l'existence d'un procès d'usage, on ne « boucle» pas la valorisation; le cycle local de valorisation est amputé de sa partie « usage ».
En ignorant que le cycle complet de valorisation inclut un procès d'usage, on se contente d'une fabrication matérielle – attitude dont le présupposé reste la valeur-matière liée à l'ère de l'acier – et de ce fait, on offre à un autre capital – souvent extérieur – de se valoriser dans le procès d'usage. Fabriquer des téléviseurs sans programmes, c'est ouvrir un débouché au capital extérieur. Ceci nous montre nettement que le procès d'usage est un vrai procès de valorisation.
Pour ne pas avoir saisi cette dimension et pour s'être appuyé sur une conception substantiviste de la valeur – la valeur-acier du XIXè siècle – certains pays (Union soviétique) ont tenté de maximiser la quantité de matière produite, la valorisation par un procès de fabrication matérielle, tout en minimisant la valorisation liée à l'usage. Voulant échapper à la dépendance en ne produisant que de la richesse-matière, ils y retombent par le biais du procès d'usage. Dans les conceptions liées à la valeur-acier, la dépendance disparaît lorsqu'on se donne les moyens de la fabrication matérielle. Rien de tel dans la dépendance liée au procès d'usage. On peut toujours disposer des moyens matériels pour fabriquer un film, mais ceci n'implique pas qu'on puisse en réaliser un (faute de scénariste par exemple ou d'acteurs). De plus, dans une conception de la valeur-acier, même lorsqu'on ne peut assurer la fabrication matérielle, on y pallie par une seule acquisition définitive en attendant de lancer sa propre fabrication. On importe une fois une machine et c'est terminé. Ici, rien de tel. On ne peut importer un seul film et le repasser tous les jours.

Procès d'usage et crise

Dans les pays où la notion de procès d'usage est absente, celle de coût d'usage l'est également. Dans une conception acier de la valeur, il n'y a pas, bien évidemment, de coût d'usage mais seulement des coûts de production. Quand la richesse est assimilée à la quantité de matière produite, le « service » n'est pas considéré comme porteur de valeur parce qu'il n'est pas un travail cristallisé dans une matière.
Personne, ni Marx lui-même, ne mangerait dans une assiette sale. Cependant, l'acte de laver l'assiette qui redonne à l'objet la valeur qu'il n'avait plus – une assiette sale n'a aucune valeur d'usage – ne crée pas de valeur, parce qu'il ne peut être cristallisé dans la matière. Dans cette conception, il n'y a pas de coût d'usage (ni de lave-vaisselle d'ailleurs). La richesse réside dans la fabrication de l'assiette, non dans son lavage quotidien. Seulement une assiette sale n'est plus une assiette.
Ceux qui ont compris l'importance du procès et du coût d'usage fabriquent eux, par contre, des assiettes en papier que l'on peut jeter. L'exclusion du procès et du coût d'usage entraîne plusieurs conséquences:
1) l'exclusion du travail domestique de la sphère de création de valeur;
2) l'exclusion de l'activité de services de cette même création.
Quand le travail qui ne se cristallise pas dans une matière est exclu de la formation de la valeur, quand le coût d'usage n'est pas pris en considération, une possibilité de crise apparaît. Ce sera une crise de valorisation incomplète. Ainsi en est-il quand l'activité de services est atrophiée et crée une dépendance en services et produits intellectuels. Les pays qui maximisent la fabrication matérielle seulement sont, en général, ceux qui connaissent ce type de crise. De même ceux qui excluent le coût d'usage domestique du champ de la valeur. .
Un deuxième type de crise apparaît quand le coût d'usage prend une trop grande importance dans le processus de valorisation. Le procès d'usage peut devenir l'élément essentiel de ce processus et entraîner une crise dans la valorisation purement matérielle (la fabrication des supports d'usage).
Un troisième type de crise apparaît sur le plan physique, cette fois-ci, lorsque l'inexistence d'une valorisation dans l'usage compromet physiquement le développement des industries de fabrication de supports. Faute de logiciels appropriés, l'industrie des micro-ordinateurs ne se développe pas dans certains pays. Pas d'images, pas d'industrie de la télévision.
On ne peut ici rappeler les exemples innombrables qui conviennent. L'inexistence d'une valorisation dans l'usage peut impliquer l'inexistence des industries correspondantes, liées au procès d'usage ou de fabrication matérielle , et donner naissance à une crise industrielle.
La crise peut survenir autrement: l'ère de l'acier se proposait de transformer les gens en O.S. par une réduction draconienne des actes dans l'usage de la force de travail, des machines et des produits. Tout procès d'usage devait être réduit à sa plus simple expression, la richesse se traduisant dans l'accumulation d'un maximum de matière. Or, l'usage de force de travail ne se réduit pas à une quantité de force disponible, celui des machines ne se réduit pas non plus à une quantité d'équipements disponibles ni celui des produits à une quantité de matières consommables.
La valorisation ne peut uniquement tenir à une reproduction élargie d'O.S. mais elle exige la prise en compte d'éléments tenant à l'usage seul et non à la matière physique ou financière. La reproduction élargie d'O.S. dispensateurs de force de travail et, en même temps, consommateurs par destruction physique des marchandises qu'ils produisent, n'assure pas une valorisation complète du capital.


De l'industrie à la poésie

Le renversement opéré par l'apparition de l'électronique est donc double: pratique et conceptuel. Je donnerais l'exemple spectaculaire suivant: l'industrie de la reproduction du son (électrophones, chaînes Hi-Fi, compact-disc) fabrique du matériel dont l'usage exige la production de disques, par exemple. Ceux-ci n'existent que s'il y a de quoi les « remplir », s'il y a quelque chose à écouter: des chansons, par exemple. À leur tour, les chansons doivent leur existence à celle de chanteurs et musiciens. Et, en fin de compte, de poètes.
Sans poètes, pas de chansons, pas de disques, pas de tourne-disques, ni d'industrie de fabrication matérielle. Cet exemple, un peu simpliste, permet de révéler des cheminements et des liens entre matière et matière grise, qui ne sont pas propres d'ailleurs à l'électronique, et qui invitent à repenser aussi bien les notions de développement industriel que de travail productif. Le développement industriel apparaît ici ombilicalement lié à une création culturelle et scientifique préalable et conséquente.
Si la poésie est une condition de l'industrie du disque, si la production de poésie est valorisante pour la matière appelée disque, tourne-disque ou autre, quel est dans ce cas le travail producteur de valeur ? Celui du poète ou celui de l'ouvrier du disque? Sans poésie, sans contenu, le disque n'a aucune valeur. Sans logiciel, l'ordinateur n'a aucune valeur. Sans écriture, l'assemblage de pages blanches ne fait pas un livre. Ce procès d'usage devient aujourd'hui un meilleur moyen de valorisation que la fabrication ou l'échange des produits.
Les besoins de l'électronique en programmes (images, sons, logiciels) sont tels que l'offre de programmes en est devenue un moyen de valorisation meilleur que la fabrication de matières. La production qui alimente le procès d'usage est devenue celle qui valorise le mieux le capital. Ce qui n'était pas le cas dans l'ère de l'acier et la valeur-matière. Dans celle-ci, l'usage du produit était davantage une destruction immédiate ou différée de l'objet qu'un procès exigeant un savoir-faire et une continuelle reproduction. Dans le procès d'usage le produit doit au contraire être conservé. Sa destruction ferait disparaître toute valorisation dans l'usage. Plus la destruction d'acier est rapide, plus la rotation de capital s'accélère. Ici, au contraire, on a intérêt à ce que l'usager maintienne un procès d'usage continu sans détruire la matière. Un téléphone en panne et ce sont autant de communications en moins. C'est dans sa consommation – non productive – que se valorise le matériel dans le procès d'usage.
Une vidéo-cassette rapporte davantage aux propriétaires des divers droits culturels qu'à son fabricant. On estime à l'heure actuelle que le tiers des revenus de l'industrie de la télévision revient aux producteurs de programmes. Le capital serait moins en quête d'ouvriers que d'auteurs et de consommateurs aptes à prolonger le procès d'usage. Réduire le temps d'usine (la valeur-matière) et accroître la valorisation dans le procès d'usage; former donc les gens en conséquence et, à la limite, faire du procès d'usage un procès de travail (travail à domicile sur des consoles).
Ce nouveau type de valorisation engendre de nouveaux conflits d'intérêts dans la sphère du capital mais également de nouvelles structurations aussi bien dans la production que dans l'organisation du travail ou dans les cycles de valorisation. En électronique, la diversification vise essentiellement le procès d'usage.
En 1982, les revenus des télévisions payantes américaines ont atteint 2,4 milliards de dollars, alors que le chiffre d'affaires des productions d'appareils (consoles d'ordinateurs comprises) n'atteignait que 5 milliards. Or, la télévision payante n'est qu'une des formes de valorisation dans le procès d'usage.
La valeur d'un produit ne tient donc pas uniquement à son usage matériel ou à sa fabrication matérielle (ainsi qu'il se devait dans. l'ère de l'acier). Aujourd'hui toute valorisation de capital, et notamment dans l'électronique, repose sur un double procès: un procès de production matérielle et un procès d'usage, c'est-à-dire une double production, celle de disques et celle de chansons.
Dans ce cas, la poésie est-elle productive de valeur? Certainement. Et ceci nous permet de nous rendre compte que le concept de travail « productif» ou «improductif» renvoie à une situation historique précise ou les enjeux de pouvoir impliquent son apparition: bourgeoisie faisant du travail en usine le seul créateur de valeur ou « classe » ouvrière visant le pouvoir en s'auto-légitimant par le label de productive. Le docteur Quesnay, qui vivait au XVIIIè siècle dans le cadre d'autres enjeux de pouvoir, qualifiait tous ces groupes de « stériles ». À leur tour, bourgeois et ouvriers prendront leur revanche en qualifiant les autres de « stériles» ou «improductifs» ou « parasites » ou «oisifs» (Saint-Simon). Il s'agit donc de trouver les concepts reflétant également notre situation historique présente et traduisant les enjeux de pouvoir qu'elle recèle. La prétention à échapper à l'histoire par la construction de concepts valables en tous lieux et tous temps est certainement vaine.
Après donc l'époque du commerce industrialisant (mercantilisme), celle de l'agriculture productive (physiocratisme), et celle de la sidérurgie entraînante (capitalisme classique et marxisme), se dessinent aujourd'hui les prémices d'une nouvelle époque. Y réapparaît une notion centrale: celle de l'unité de l'activité humaine, unité de la poésie et de l'industrie. Voici donc le défi que nous lancent les nouvelles stratégies du capital international. Nous le relèveront d'autant plus valablement si nous nous appuyons sur une création scientifique et culturelle capable de consolider nos industries d'avenir. Si l'acier reste industrialisant, l'écriture le devient davantage encore.


ahmed henni
I.S.E. Oran

Membres

Qui êtes-vous ?

Professeur d'Université depuis 1975 (Paris IX, Oran, Alger, Arras) Directeur général des Impôts (Alger 1989-91) Membre du Conseil de la Banque centrale (Alger 1989-91)