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dimanche 18 mars 2012

Crise du capitalisme de rente, endettement et répartition des revenus


Crise du capitalisme de rente, endettement 
et répartition des revenus
Par Ahmed HENNI

Recherches internationales n° 84
(Octobre-décembre 2008)
A suivre l’esprit du moment, le récit « référentiel » de la crise actuelle nous renverrait spontanément à 1929. Pourtant, ne retenir que le « krach » boursier de Wall Street comme cause et manifestation des crises de 1929 et 2008, n’aide pas à replacer ces deux évènements dans la logique historique du capitalisme. Les études magistrales de J.K. Galbraith et Milton Friedman1 sur la crise de 1929 nous montrent que la crise actuelle ne procède pas de la même logique. En 1929, la crise s’amorce, grosso modo, à partir de l’économie de production matérielle : de grands programmes immobiliers en Floride qui ne trouvent pas d’acheteurs. Les revenus et l’épargne ne correspondaient pas à la production initiée par un crédit aux promoteurs immobiliers. Il aurait fallu que les banques accordent des crédits aux acheteurs potentiels. Ce ne fut pas le cas. La mévente provoque alors des difficultés aux banques engagées dans ces programmes. La Banque centrale (FED) refuse de les refinancer. On connaît la suite : faillite des petites banques, puis des entreprises de production clientes de ces banques, etc. A cette époque, les banques portaient le risque. Aujourd’hui, elles vendent le risque en s’en défaisant grâce à la titrisation des hypothèques.
En 2007, c’est la profusion d’acheteurs de biens immobiliers qui est à l’origine de la crise. Les logements se vendent bien mais leurs acheteurs se sont endettés pour les acquérir. Ces acheteurs vont faillir, non parce qu’ils ne disposent plus de revenus, mais parce que le coût du crédit a augmenté. Ce qui modifie la répartition des revenus, appauvrissant les débiteurs et enrichissant les créanciers. Et plus l’endettement des acheteurs est massif, plus ce transfert de richesses l’est. La crise de 1929, partie d’un problème de réalisation de la production matérielle, est due à une pénurie de financement et refinancement. La crise de 2008 est due à une inflation du financement et refinancement qui conduit à la banqueroute au sens de la crise survenue à la suite des innovations monétaires de John Law (Lass). La banqueroute de type « lassien » intervient lorsque le transfert possible de richesses par la création monétaire et la circulation de titres dérivés atteint sa limite et que les revenus issus de la production matérielle ne parviennent plus à financer ces transferts des débiteurs vers les créanciers. Bref, les revenus engendrés par la production matérielle (salaires) n’arrivent plus à supporter les risques dont se sont défait les institutions financières. Il faut réaliser du capital pour les compenser. Les travailleurs américains ou espagnols endettés n’ont pu honorer leurs échéances par leur seul salaire : ils ont dû vendre leur maison pour assurer ces transferts. D’où un « krach » immobilier. Ils ne sont pas les seuls : tous les titulaires de capitaux ont dû en réaliser une partie. Ce qui ne se fait pas en un jour. En attendant ces rentrées, le système financier a fait banqueroute.
Depuis que la monnaie s’est détachée de toute référence matérielle marchande, elle est devenue, grâce au crédit et à l’endettement, l’instrument principal de répartition des revenus en commandant les transferts de richesses d’un groupe social à un autre. Pour faire bref, lorsqu’une Banque centrale augmente d’un point le taux d’intérêt directeur, ce sont, en France, par exemple, pas moins de 10 milliards d’euros qui, d’un coup, sont transférés des débiteurs vers les créanciers. Dans les pays riches, il est devenu plus intéressant de capturer les richesses par l’endettement des particuliers et des Etats que par de la production matérielle. C’est ce que j’appelle le capitalisme de rente.
Le système n’a tenu que parce d’autres travailleurs dans le monde ont continué de produire matériellement sans s’endetter, la Chine préférant refinancer les Etats-Unis que de financer le bien-être de ses populations. Ainsi, de cette façon également, la création monétaire commande la répartition mondiale des revenus.
Une banqueroute financière « lassienne »2
Contrairement donc à 1929, c’est, en 2008, l’émission sans frein de monnaie durant trente ans et la surabondance de crédit aux spéculateurs financiers et aux ménages américains qui a poussé les acteurs économiques, l’État et des ménages américains à un endettement sans précédent conduisant certains à se retrouver, dès 2007, en cessation de paiement.
Pour continuer de consommer autant de biens et services qu’auparavant, les États-Unis émettent, depuis l’état d’exception monétaire qu’ils ont décrété en 1971, de plus en plus de dollars. Le crédit à la consommation qui était de seulement 134 milliards en 1971 dépassait les 2.170 milliards en 2006, soit 16 fois plus alors que la production réelle de richesses (hors inflation) n’était multipliée que par 3 (de 3.760 milliards en dollars constants à 11. 320).
L’explosion du crédit américain à la consommation
Année
Milliards de $
1985
524
1990
798
1995
1 010
2000
1 544
2005
2 200
2006
2 295
2007
2 395

Ce crédit ne sert pas uniquement à soutenir la consommation. Il finance surtout la spéculation sur papier comme l’ont révélé en 2008 les chiffres astronomiques des papiers « lassiens » détenus par les banques. Après la période keynésienne des « trente glorieuses » avec taux réel d’intérêt souvent négatif – Keynes ambitionnait une « euthanasie des rentiers » -- les rendements des titres redeviennent positifs dès la fin des années 1970. L’inflation est combattue, les salaires contenus. Les rendements de plus de 10% deviennent monnaie courante. A ces rendements s'ajoutent des plus-values en capital: la valeur des titres s'envole. Les indices des valeurs sont multipliés par trois ou quatre en une décennie. L’indice des cours des actions à la bourse de New York (Dow Jones) passe du niveau 500 en 1956 à 1.000 en 1972 (seize ans) puis double une nouvelle fois en quinze ans (2.000 en 1987), atteint quatre ans après (1991) le niveau 3.000, franchit les 10.000 points en 1999 et tourne autour de 12.000 points en 2008, soit un nouveau quadruplement en 17 ans. Aucune fortune industrielle n’a suivi ce rythme.
C’est ce capital, devenu « fictif », qu’il a fallu réaliser depuis 2008, d’où la chute des indices boursiers à leur niveau de 1990.
Outre les revenus engendrés par les manipulations de papiers et qui ont contribué à concentrer la richesse hors de la sphère de production matérielle, s’ajoutent les revenus tirés des créances sur Etat.
Les sommes reçues sous forme d’intérêts par les créanciers des États des pays riches atteignent désormais des niveaux fabuleux : 430 milliards de dollars versés en 2007 par le seul État fédéral américain. C’est plus que l’ensemble des profits des entreprises industrielles du pays -- qui font souvent des pertes.
En 1950, l’État fédéral américain payait 0,6 milliard d’intérêts pour 36,9 milliards de dépenses budgétaires, soit 1,6%. Par conséquent, 98,4% des impôts reçus servaient à des dépenses publiques réelles. En 1970, au seuil de la mutation rentière du capitalisme, l’État fédéral américain payait 17,7 milliards d’intérêts sur un total de dépenses budgétaires de 201 milliards, soit 8,8%. Sur 100 dollars d’impôts qu’il recevait, il devait en consacrer 9 aux intérêts de la dette et seulement 91 aux dépenses publiques réelles. En 1991, il atteint un maximum historique de 19,08% pour 250 milliards d’intérêts. A ceci il conviendrait d’ajouter les intérêts versés par les États (61,7 milliards en 1991). Dans un tel cas, l’État ne dispose plus, sur 100 dollars d’impôts reçus, que de 80 pour les autres dépenses. D’où les réductions drastiques des budgets sociaux. Voici, sur une période que nous avons voulu la plus significative de cette transition, les données sur la dette américaine où l’on s’aperçoit que l’État fédéral compense systématiquement la baisse de la croissance de la richesse réelle par l’augmentation de son endettement. C’est la vie à crédit.

Année
Dette fédérale (stock en milliards $)
Variation annuelle moyenne de la dette (année n/ année n-1) (%)
Variation annuelle moyenne du PIB réel (année n/ année n-1) (%)
Intérêts annuels versés par l'État fédéral
(milliards $)
Intérêts annuels versés par les États
(milliards $)
1967
344,663
4,66
2,72
12,7
3,7
1970
389,158
5,68
0,26
17,7
5,3
1975
576,649
17,05
-2,26
28,9
11,1
1980
930,21
10,07
1,43
69,7
19,4
1985
1 945,94
17,02
4,51
169,4
39,4
1990
3 364,82
13,95
2,8
237,5
57,9
1995
4 988,67
3,93
3,35
290,4
64,2
2000
5 662,22
-1,97
4,08
283,3
79,5
2005
8 170,41
7,56
6,49
255,9
90,4
2006
8 506,97
4,12
6,86
277,5
95,4

Cette vie à crédit est historiquement exceptionnelle et n’a rien à voir avec 1929. Elle rappelle davantage l’aristocratie rentière d’Ancien régime. Une épargne nationale aurait dû la financer. Cette condition est, actuellement, levée grâce à la libre circulation des capitaux qui permet d’avoir recours à l’épargne extérieure. Les États-Unis ont pratiquement dollarisé l’épargne mondiale. Leur capacité souveraine leur permet aussi bien de ne plus épargner que d’attirer les capitaux extérieurs, souvent constitués de dollars créés par les États-Unis pour financer leur déficit commercial. Leurs titulaires, faute d’acheter des marchandises américaines, les replacent aux États-Unis en bons d’État. Ainsi la boucle est bouclée : l’état d’exception monétaire décrété par les États-Unis en 1971 leur permet d’émettre autant de dollars qu’ils veulent, d’acheter autant qu’ils le désirent aux autres pays, de dépenser budgétairement autant que de besoin, de ne pas épargner, vivre à crédit sur le reste du monde, mais entretenir le monde d’une pluie de dollars bienfaiteurs pour les titulaires de capitaux sous forme de profits commerciaux ou d’intérêts de la dette publique. Mieux, cette situation rend souvent captifs les pays qui possèdent des excédents en dollars : même lorsque les taux américains baissent, ces dollars continuent d’affluer pour souscrire les bons d’État.
Les données du Trésor américain montrent, qu’en janvier 2008, les capitaux extérieurs avaient souscrit pour 26% de la dette fédérale. Ils provenaient des pays suivants :

Montant (milliards de $)
Part dans les souscriptions extérieures (%)
Part dans les souscriptions de la dette (%)
Japon
586,9
24,43%
6,38%
Chine
492,6
20,50%
5,35%
Royaume-Uni
160
6,66%
1,74%
Brésil
141,7
5,90%
1,54%
Pays pétroliers
140,9
5,86%
1,53%
Banques des Caraïbes
108,1
4,50%
1,18%
Luxembourg
68,4
2,85%
0,74%
Hong Kong
54,5
2,27%
0,59%
Allemagne
42,9
1,79%
0,47%
Corée du Sud
42,1
1,75%
0,46%
Suisse
39,3
1,64%
0,43%
Taiwan
38,9
1,62%
0,42%
Singapour
38,4
1,60%
0,42%
Mexique
35,5
1,48%
0,39%
Russie
35,2
1,47%
0,38%
Belgique
13,1
0,55%
0,14%
Autres
364
15,15%
3,96%
Total
2402,5

26,11%

Un contrat tacite lie ainsi la croissance économique japonaise et chinoise, permise par les débouchés américains, et les émissions sans restriction de dollars qui paient ces achats et, en fin de compte, vont financer le déficit budgétaire fédéral ou la banqueroute financière du système. Il est clair que de tels pays n’ont aucun intérêt à remettre en question l’état d’exception monétaire actuel.
Ce recours à l’épargne mondiale est obligé. Les États-Unis n’ont pas le choix. Leur épargne nationale est insignifiante. La population américaine s’est habituée à cet état de fait rentier. Elle consomme sans compter, emprunte et n’épargne plus. Après avoir atteint, en 1984, un maximum de 11% du PIB, le taux d’épargne privée ne cesse de diminuer pour avoisiner actuellement le zéro.
Des entreprises de production devenues rentières
La crise aurait pu ne condamner à la banqueroute que les seuls débiteurs insolvables et leurs créanciers financiers. Or, depuis les années 1980, attirées par les intérêts, dividendes et plus-values financières, les entreprises de production ont elles aussi révisé leur stratégie de profit.
Lorsque nous examinons, par exemple, les données fournies par les comptables nationaux sur les entreprises résidentes en France, nous constatons que, depuis les années 1980-90, les sociétés non-financières tirent de plus en plus leurs ressources de « capture externe ». Jusqu’en 1980, les revenus de la propriété reçus par les entreprises de production (intérêts et dividendes principalement) ne représentent qu’un maigre pourcentage de leurs ressources (moins de 15%). Jusqu’à cette date, les entreprises tirent le principal de leurs ressources de leur exploitation propre.
La rupture se fait à partir des années 1980, concomitante de la mutation du capitalisme en capitalisme de rente. A partir de la décennie 1980-90, la part des revenus extérieurs reçus sous forme de dividendes ou autres intérêts financiers s’élargit rapidement pour finalement représenter, en 2007, 43,2% des ressources totales des sociétés non-financières. Autrement dit, à la veille de la crise financière de l’année 2008, les sociétés non-financières établies en France ne tiraient que 56% de leurs ressources de leur métier propre et de leur exploitation. L’autre moitié, quasiment, provenait de rentes extérieures à elles. Par conséquent, elles préfèrent « externaliser » de plus en plus les antagonismes de production et les déléguer à autrui. En bref, engranger des revenus financiers plutôt que des revenus provenant de leur production propre.
Ressources des sociétés non-financières résidentes en France
(en milliards d’euros, base 2000)
Année
Excédent brut d'exploitation
Revenus de la propriété
Total Ressources
Part des revenus de la propriété
1960
5,9
0,3
6,2
4,37%
1970
17,1
1,2
18,4
6,80%
1980
52,3
9,6
61,9
15,45%
1990
167,4
42,9
210,3
20,40%
2000
226,5
117,6
344,1
34,18%
2005
268,8
171,1
439,9
38,89%
2006
283,0
198,5
481,5
41,22%
2007
299,0
227,6
526,6
43,22%
Source : INSEE, Comptes des sociétés non-financières
La majeure partie de ces revenus tirés des activités autres que la production propre sont représentés par des dividendes.
 En milliards d’euros
1959
1994
2007
Excédent brut d'exploitation
5,0
175,0
299,0
Revenus de la propriété
0,2
58,9
227,6
Dont 1. Intérêts
0,2
26,7
58,5
2. Revenus distribués des sociétés
0,1
30,5
150,4
Dont Dividendes
0,0
29,2
147,6
Ces dividendes, insignifiants en 1959, prennent consistance à la fin des années 1980 (30 milliards en euros-2000) pour atteindre près de 150 milliards en 2007 (toujours en euros-2000), soit 5 fois plus en quinze ans alors que, dans le même temps, l’excédent brut d’exploitation n’était multiplié que par 1,7.
Ces stratégies de croissance externe se sont traduites par l’acquisition de portefeuilles de titres, de placements en billets de trésorerie sur le marché monétaire et des absorptions-acquisitions de sociétés externes au métier. Mieux, souvent ces acquisitions ont visé des entreprises des secteurs « rentiers » : finance, médias, etc. L’emblématique groupe Lagardère, par exemple, à l’origine fabricant d’armement (Matra), a pris le contrôle successivement d’entreprises de publicité, de presse, d’édition et de … sport : Lagardère publishing (d’Hachette jusqu’à Astérix) : 2 139 millions de CA en 2007; Lagardère active digital (Elle, Europe 1, Canal, MCM, Virgin 17, Art et décoration, Infobébés, etc.) : 2 291 millions ; Lagardère services (Aéroboutique, Bulgarpress, Lagardère Publicité, etc.) : 3 721 millions ; Lagardère sport  (Roland Garros, Sportfive, leader européen dans la gestion des droits audiovisuels sportifs, particulièrement dans le football, World Sport Group acteur majeur sur le marché du football du golf asiatiques) : 440 millions.
Le bilan de 2007, le dernier disponible, fait apparaître que les résultats tirés d’EADS (1 003 millions d’euros), partie industrielle du groupe, sont inférieurs à ceux qu’il tire de Canal+ (1 433 millions). Marie-Claire réalise à elle seule 236 millions, soit un quart du résultat tiré d’EADS.
Cette stratégie montre que les entreprises non-financières ont saisi les nouveaux enjeux de ce que j’appelle le capitalisme de rente : investir hors de la sphère industrielle. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas tellement pour délocaliser dans des pays à bas salaires, mais pour s’orienter vers la sphère des usages financiers, médiatiques et autres. Quand le groupe formé autour du journal Marie-Claire rapporte près d’un quart de ce que rapporte EADS à Lagardère, on comprend que celui-ci veuille se débarrasser de ses actions EADS. L’explication des abandons industriels par les délocalisations dans les pays à bas salaires peut séduire un large public. Elle n’explique pas du tout les stratégies du grand capital. Celles-ci sont devenues des stratégies rentières. Elles ont jusqu’ici largement profité des mouvements financiers.
Pour Lagardère, quand les résultats tirés d’EADS passent de +23 millions en 2006 à -44 millions en 2007, les plus-values tirées de transactions sur titres s’élèvent à + 93 M€ de plus-values de cessions diverses (notamment PQR, Hachette Filipacchi Suède, Teva) et + 472 M€ de plus-value de cession d’une partie des titres EADS (environ 2,5 % du capital). Ses immobilisations comptables indiquent, en 2006, un stock de 1.633 millions d’euros en placements financiers et trésorerie et 869 en 2007. Le choix stratégique est clair : investir moins dans la production matérielle et davantage dans la sphère rentière.
Ainsi le groupe Lagardère déclare les investissements suivants :
Millions d’euros
1er semestre 2007
1er semestre 2008
Investissements corporels et incorporels
20
20
Investissements financiers
96
296

Globalement, les actifs non financiers des sociétés non financières s’élèvent à 3.750 milliards d’euros fin 2007, soit un montant équivalent à quatre années de leur valeur ajoutée (contre moins de trois ans avant 2000). La part des actifs financiers a augmenté de façon continue jusqu’à l’an 2000 : elle représentait 36 % de l’ensemble des actifs des SNF en 1978 et 64 % fin 2000. Depuis, cette part est demeurée élevée (autour de 56 %)3.
Dans ce cas, on comprend que le premier souci du grand capital n’est plus l’emploi dans le cœur du métier mais la capture externe. D’où un chômage déclaré ou déguisé croissant appelant une redistribution sociale de plus en plus forte en volume, multipliant elle-même les petites rentes dans la population.
La crise dans la sphère financière, en détruisant ces capitaux « fictifs », va donc réduire drastiquement les ressources que les entreprises non-financières tirent de la capture externe. Outre des résultats en baisse, elles vont devoir chercher de nouvelles opportunités. On peut imaginer qu’elles puissent élaborer des stratégies de recentrage sur leur production propre. Si les rentes tirées de la capture externe ne sont plus significatives, elles devront, pour préserver leur compétitivité, investir dans du capital high-tech et, probablement, licencier et relever le taux d’exploitation de la main d’œuvre.
Une répartition des revenus de plus en plus concentrée
Le capitalisme engendre dans sa phase rentière actuelle de nouvelles visions du monde, un nouvel « esprit du temps », mais aussi des reclassements sociaux qui engendrent de nouveaux antagonismes, qui ne sont plus, dans les pays rentiers, ceux de la production d’usine.
Tout d’abord, ce sont les travailleurs des entreprises non-financières qui, face au mouvement à la hausse des profits du capital et la pression à la baisse sur le taux de salaire, ont voulu eux aussi profiter de la capture rentière des entreprises.
En France, le syndicat Force ouvrière lance le débat et déclare le 22 février 2005 que « les grandes entreprises affichent une santé insolente (..) Total a ainsi annoncé un bénéfice de 9,6 milliards d'euros (+23% sur un an), L'Oréal de 3,63 milliards (+143%), BNP Paribas de 4,66 milliards d'euros (24,1%), Société Générale de 3,13 milliards (+25%), Arcelor de 2,31 milliards (+800%), Schneider Electric de 565 millions d'euros (+30%). Des bénéfices plus que confortables qui vont surtout servir à régaler les actionnaires, dont les dividendes vont également faire de jolis bonds (+63,6% chez Schneider, +62% chez Arcelor, +37,9% chez BNP-Paribas, +32% à la Société Générale, +15% chez Total, +12,3% chez l'Oréal…). De quoi indigner les syndicats qui déplorent que cette explosion des profits ne génère ni emploi ni hausse du pouvoir d'achat ». Dans la même veine, la Confédération générale des cadres appelle «les entreprises à revoir leur politique salariale en vue d'une redistribution» des bénéfices. L’Union syndicale Solidaires pose une question « de fond, celle de la répartition des gains de productivité réalisés par les entreprises» avec les salariés. Le premier ministre de l’époque – de droite pourtant, Jean-Pierre Raffarin, conclut : "Il faut partager avec les actionnaires, avec les salariés et notamment avec les salariés-actionnaires". Seule voix discordante, celle de Michel Lamy, secrétaire national et économiste de la CFE-CGC, qui estime que les "résultats mirobolants" de ces entreprises « ne sont pas sains, car ils ne procèdent pas d'une logique économique mais d'une exploitation forte des salariés et des entreprises sous-traitantes».4 Auxquels il convient d’ajouter les produits de toutes les autres captures externes : placements rentiers, rapatriement de bénéfices réalisés grâce à l’exploitation de travailleurs « exotiques ». Ainsi, comme Total l’indique lui-même dans les chiffres suivants, c’est l’Afrique qui lui rapporte le plus:
Structure des coûts et des marges de Total selon les différentes régions du monde au 31 décembre 2007 (millions d’euros)

Europe
Afrique
Amérique du Nord
Asie
Reste du Monde
Total
Coûts de production
1 102
906
100
195
385
2 688
Bénéfices avant impôts
6 453
8 655
38
1 892
1 719
18 691
Rapport des bénéfices aux coûts
5,86
9,55
0,38
9,70
4,46
6,95
Source : Rapport annuel 2007.
Depuis lors, le débat sur le partage des bénéfices des multinationales est devenu récurrent. Il se poursuit depuis lors sur les « bonus » et autres « parachutes dorés » prélevés par les dirigeants de sociétés.
Ces revendications, face aux excès de l’esprit rentier du temps, traduisent probablement beaucoup plus des sentiments de paupérisation relative. Les données sur la répartition des revenus en France montrent que le montant de la redistribution sociale rattrape dorénavant le montant des salaires distribués. Les transferts sociaux commencent à y représenter une part majeure des revenus des ménages. De 10% dans les années 1960, cette part frôle dans ces années 2000 les 45%. Dans le même temps, à l’autre extrême, les revenus de la propriété explosent (de 6% des revenus en 1960 à près de 18% en 2007).
Lorsque l’on compare les évolutions globales, on observe une forte ascendance de ces deux catégories de revenu. En 2007, pour un montant de salaires avoisinant les 720 milliards d’euros, les prestations sociales de toute nature dépassent les 520 milliards et les revenus de la propriété les 220 milliards.
Evolution des transferts sociaux et des revenus de la propriété
(1960-2007)Milliards d’euros constants base 2000
En incluant les revenus du patrimoine, le revenu mensuel de ceux qui perçoivent des rentes s’élevait en 2006 à 3.486 euros et plus contre 809 euros pour le revenu le plus bas.
Niveau de vie mensuel pour un individu (en euros)

10% touchent moins de
50% touchent moins de
90% touchent moins de
95% touchent moins de
Niveau de vie
735
1 290
2 331
2 898
Niveau de vie tenant compte des loyers imputés
789
1 423
2 606
3 199
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier
757
1 347
2 560
3 187
Niveau de vie incluant les revenus du patrimoine financier et les loyers imputés
809
1 482
2 802
3 486
Source : Insee - France portrait social 2007. Année des données : 2005
En dix ans (1996-2005), les revenus annuels les plus bas ont augmenté de 1.668 euros lorsque les plus élevés avaient pris 3.122 euros de plus par an.
L’enrichissement d’une minorité s’accompagne donc d’une forte redistribution, enjeu des différents programmes politiques. Comment redistribuer et combien à une « plèbe » pauvre et déqualifiée, mais qui vote. Le capitalisme de rente, s’il se heurte à la production élargie de cette « plèbe », contient cependant ses revendications ou sa potentielle violence en faisant d’elle aussi une petite rentière, cultivant ainsi sa xénophobie.
Les vocables « patriciens » et « plébéiens » sont ici utilisés faute de mieux. Ils ont cependant leur justification. Il se produit une sorte d’intégration que j’appelle patricienne aboutissant à la constitution d’un groupe patricien dont la caractéristique principale – contrairement aux capitalistes industriels de la modernité – est de ne jamais s’impliquer directement dans des antagonismes de production. Le capitalisme de rente actuel capture sur son extérieur par des mécanismes de souveraineté. Il redistribue à l’intérieur, d’abord à une couche qui esquive l’antagonisme direct de production tout en utilisant les mécanismes de souveraineté (endettement public, création monétaire, protection par la loi –brevets et droits, etc.) pour s’enrichir, et, ensuite, sous forme de « transferts sociaux » à une masse pauvre et déqualifiée. Sociologiquement, ces « patriciens » visent davantage l’accumulation de biens de prestige5, signe de leur ascension sociale, que l’investissement dans la sphère productive. Ce ne sont plus des capitalistes modernes mais des transfigurations des patriciens romains utilisant l’Etat et le prestige pour asseoir leur suprématie sociale, évitant d’affronter les antagonismes directs de production et préférant les déléguer.




Professeur d’économie, Université d’Artois, Ancien membre du Conseil de la Banque centrale d’Algérie, Ancien Directeur général des impôts

1 John Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 », Payot 1989, et Milton Friedman and Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press (for the National Bureau of Economic Research), 1963
.

2 John Law (1671, Édimbourg - 1729, Venise), aventurier et banquier écossais. Son nom, en français, se prononçait Lass. En août 1719, sa compagnie obtient de l'État français le privilège de percevoir les impôts indirects et celui de la fabrication de la monnaie. En 1720, plus d'un milliard de livres de billets de banque sont émis et le capital de sa banque se monte à 322 millions de livres. Le prix des actions passe de 500 livres à 20 000 livres. Affolés par cette richesse miraculeuse, certains possesseurs de billets préfèrent réaliser immédiatement leurs avoirs en pièces d'or et d'argent. Ces réalisations de capital font baisser les cours. Dès le 24 mars 1720, c'est la banqueroute du système, connue sous le nom de banqueroute de Law. Toute confiance est perdue dans les titres en papier. La France entre en crise économique, suivie de l’Europe.
3 Voir : Nathalie Couleaud, division Synthèse générale des comptes, Insee, Frédéric Delamarre, Sesof, Banque de France, Le patrimoine économique national de 1978 à 2007, 30 années au rythme des plus-values immobilières et boursières , Insee Première N°1229 - mars 2009
4 Le Monde, 18 février 2005
5 L’accumulation de capital rentier fait exploser le prix des biens de luxe (séjours hôteliers princiers, montres, vêtements et chaussures de marque, etc.). L’acquisition d’œuvres d’art pour des sommes défiant toute imagination marque aussi bien le prestige que le montant des barrières d’entrée dans ce cercle patricien. A l’autre extrême, la nouvelle « plèbe » se vêtit et se divertit pour pas cher grâce à des produits électroniques fabriqués par de nouveaux ilotes exotiques.

dimanche 10 mai 2009

Prodromes de l’État mondial



Prodromes de l'État mondial


par Ahmed Henni
Université d'Alger

Revue Peuples Méditerranéens; N°58-59 STRATÉGIE I 1992


La Guerre du Golfe a mis en évidence trois éléments clés d’une réorganisation économique et sociale du monde :
La confirmation de la puissance de l’État-réseau (Koweit) au détriment de l’État-territoire (Irak) ;
La fiscalisation mondiale d’une dépense de guerre américaine et la confirmation de normes d’action qui font des États-Unis l’embryon d’un potentiel État mondial ;
La perte par le Tiers-Monde de son statut de sujet de l’Histoire mondiale.
L’État-réseau et l’État-territoire.
En essaimant autour de la Méditerranée à travers leurs comptoirs commerciaux, les marchands phéniciens de Tyr créent, il y a deux mille ans, l’un des premiers États-réseau de l’histoire. Cet État tire sa puissance de relations marchandes. Ses revenus ne proviennent pas de la conquête de territoires mais de l’ouverture continuelle de routes commerciales et de comptoirs. L’innovation "entrepreneuriale" réside dans la création de réseaux de capture de la valeur. Il est indifférent pour les Phéniciens que leur capitale ne soit plus Tyr (au Liban) mais Carthage (en Tunisie). L’essentiel est qu’elle soit le centre optimal du commerce international, du réseau. C’est ainsi que les capitales des États marchands évolueront au gré des routes commerciales.
De ces capitales, centres nerveux de la capture de la valeur internationale, il ne reste, le plus souvent, plus de trace. Face à Carthage, se dresse Rome, État-territoire par excellence, origine de la féodalité européenne. L’État-territoire vit du surplus produit par l’exploitation de la terre et maximise ses revenus en maximisant ses conquêtes territoriales. Sa capitale, symbole du commandement territorial est fixe et, de ce fait, bâtie pour durer (la Ville éternelle). C’est le modèle du château du Seigneur féodal. L’État peut disparaître, sa capitale reste. L’échange marchand a toujours surimposé sur ces États-territoire des espaces-réseaux qui, petit à petit, se sont transformés en structures sociales hégémoniques, renversant le pouvoir bâti sur l’espace-territoire. C’est la lutte bien connue entre marchands et féodaux.
Certes, la première confrontation sérieuse se situe en Méditerranée et oppose l’État-réseau de Carthage à l’État-territoire de Rome. Elle se solde par la défaite des marchands face aux colons. La victoire de Rome relègue les relations commerciales au second rang dans les modes de capture de la valeur et de la production de la puissance. Elle ouvre l’époque où seul le labeur (labour des terres et plus tard labeur sur les machines) est à l’origine de la puissance. La stratégie des États devient une stratégie de conquêtes territoriales et de contrôle de la plus grande force de travail possible, le tout géré sur le mode du commandement féodal. Ce mode naturaliste de structuration du monde, alliant la violence physique au territoire et à la force de travail, sera petit à petit rongé par l’action de la circulation marchande, véhiculant valeurs matérielles et valeurs symboliques. Cette action invisible échappe même à un auteur comme J.J. Rousseau qui, à la veille de la révolution bourgeoise, écrit encore que la création du pouvoir est le fait du "premier qui, ayant enclos un terrain…", s’aveuglant totalement face à l’innovation dans le symbolique.
La défaite de Carthage à peine consommée, la circulation symbolique reprend vite ses droits et s’avère plus prometteuse de progrès et de civilisation que les fiefs issus de l’Empire romain. Ce sont les États musulmans qui, face à la sclérose féodale, redémontrent la pertinence du symbolique dans la capture de la valeur et, par un train de vie brillant, donnent à Carthage sa revanche posthume. C‘est le citoyen d’une république marchande italienne qui, en quête de nouvelles routes commerciales, découvre l’Amérique. Belle histoire que ce malentendu entre un féodal roi d’Espagne, avide de nouveaux territoires, et cet aventurier qui ne cherchait que des routes maritimes ! L’Espagne, privée précisément des "vertus" d’un pouvoir marchand, fera le plus grand ratage de son histoire en faisant de l’Amérique une terre d’exploitation féodale, allant chercher l’or au fond des mines au lieu de le gagner en devenant le pourvoyeur de l’Europe en produits tropicaux. Or, quand l’Espagne veut conquérir des territoires, quand Napoléon veut contrôler un continent, quand des communistes encore frappés de naturalisme restent affamés de territoires, l’Angleterre, dès le départ, vise à contrôler des routes maritimes, détourne à son profit la découverte de Christophe Colomb et fait de Londres le centre d’un réseau de circulation symbolique.
Les États-Unis ont, finalement, reproduit cet esprit, eux qui contrôlent le monde par une multitude de réseaux militaires, économiques, financiers et culturels, optimisant ainsi leur capture de la valeur internationale. Aujourd’hui, des marchandises nouvelles, des véhicules nouveaux de la circulation sont apparus qui confortent l’hégémonie historique des marchands. Ce sont tous ces signes monétaires, équations, textes, images, paroles, mots, sons, programmes qui, par leur circulation à la vitesse de l’électron, multiplient à l’infini la vitesse de reproduction du cycle des valeurs et permettent de réaliser une capture sans précédent de la valeur internationale, bousculant géographie et frontières. Ces signes se rattachent à des têtes de réseaux qui les émettent à travers le monde entier, ramassant ainsi une valeur qui provient du monde entier et non d’un territoire limité. C’est la Suisse qui prête de l’argent à l’URSS et non l’inverse. Ce sont aujourd’hui ces têtes de réseaux commandant les complexes électronico-financiers, qui donnent la vraie puissance, confortant l’avancée historique des marchands, devenus bourgeoisie, vers le statut de première classe dans l’histoire mondiale à accéder au rang de classe dominante mondiale.
L’État mondial est à nos portes. La Seconde Guerre mondiale a, probablement, été la dernière manifestation de l’esprit de conquête féodal. Elle clôt, me semble-t-il, définitivement l’ère féodale. La Guerre du Golfe devient alors contemporaine de l’achèvement de ce processus par l’entrée des pays communistes dans l’ère des réseaux. Les marchands sans territoire ont porté aujourd’hui la circulation symbolique à un niveau fabuleux. Lorsque la totalité des marchandises physiques échangées entre les nations n’atteint que la valeur de 3.000 milliards de dollars par an, la circulation des signes et du papier porte, elle, annuellement, sur 150.000 milliards de dollars. S’échiner à contrôler mines de fer, aciéries, populations de travailleurs pour arriver à réaliser 1% du commerce international de la matière naturelle transformée ne rapporterait que 30 milliards. Contrôler par un réseau électronico-financier 1 % de la circulation des signes rapporterait 1.500 milliards de dollars par an ! Chaque écriture, chaque idée, chaque mot sont autant de moyens de capturer de la valeur, moyens plus prometteurs que les labours et le labeur. Ce sont les sillons électroniques qui donnent aujourd’hui les récoltes les plus fabuleuses. C’est le Japon, île sans ressources naturelles, qui devient le centre d’un espace économique, industriel, financier et culturel embrassant le monde. Le contrôle des réseaux apporte toujours plus de puissance que le contrôle de territoire.
Voici le dollar, monnaie rattachée à un territoire. Imaginons maintenant un complexe de circulation de signes s’appuyant sur une multitude de points d’échanges marchands reliés par calculateur, téléphone, satellite, terminaux, parlant une seule langue, utilisant les mêmes codes et programmes, bref évoluant dans une même culture mondiale électronico-financière et gérant 24 heures sur 24 la valeur du dollar. C’est la réalité d’aujourd’hui. Quand la Bourse de New York ferme, les ordinateurs des courtiers veillent et se branchent sur Tokyo qui ouvre, suivie par Singapour puis Zurich puis Londres, de telle sorte que le soleil ne se couche jamais sur la circulation du dollar. Charles Quint ne pouvait pas imaginer une seconde que, sans contrôler tous ces territoires, arriverait le jour où, effectivement, le soleil ne se couchât jamais sur un empire. Mais cet empire est, grâce à l’électronique, un empire bâti sur la circulation symbolique. Il accroit sa puissance de jour en jour en faisant circuler les signes qu’il émet à travers un réseau où chaque jour de nouvelles populations viennent s’intégrer pour y parler le même langage, utiliser les mêmes techniques, partager la même culture électronico-financière et adorer le même dieu dollar. S’intégrer dans un tel réseau, c’est faire partie d’une communauté marchande invisible et solidaire, brassant 150.000 milliards de dollars par an. Le Koweit en était.
Etre en dehors de ce réseau, c’est subir sa loi car quand le titulaire d’un territoire dort après une journée épuisante de labour ou qu’il veille pour garder son territoire, le réseau, lui, a, dans la nuit, c’est à dire là où le soleil permet à la bourse de travailler, modifié la valeur du dollar et vous a rendu riche ou pauvre pendant votre sommeil. Il a décidé de votre destin. C’est cela aussi l’annonce de l’État mondial.
Vers l’État mondial ?
La Guerre du Golfe a mis en évidence l’efficacité de la mobilisation des réseaux, et elle l’a fait au profit d’une seule puissance : les États-Unis. Elle indique aussi que les formes de la circulation, sources de l’hégémonie de la classe bourgeoisie, se mondialisent et prennent le pas sur les formes territoriales. Les États-Unis sont actifs, l’URSS paralysée. Il est inutile de recenser ici la nature des réseaux mobilisés lors de cette Guerre : ils sont aussi bien militaires que médiatiques ou financiers et culturels. Ils s’appuient presque tous sur un gigantesque complexe matériel servant à la circulation ultra-rapide de signes de toutes natures. Le satellite transmet aussi bien le renseignement que l’information ou l’image ou encore l’ordre d’exécution d’une opération militaire ou financière. Mais ce qui s’est manifesté de façon nouvelle et brutale est la fiscalisation mondiale des opérations de guerre au profit d’un seul État. Ce sont des milliards de dollars qui ont été versés au Trésor américain par l’Arabie, le Koweit, le Japon, l’Allemagne et qui ont servi explicitement au financement de l’armée américaine.
Il devient clair que s’opère une intégration des diverses nations dans l’ordre de la circulation d’origine marchande, ordre prenant des formes nouvelles (électronique) mais, en réalité, achèvement de l’ordre en construction depuis Carthage et couronnement de la bourgeoisie comme classe dominante mondiale. Cet ordre se centralise et se hiérarchise autour de la circulation des signes, faisant des places brassant le plus de signes les capitales du monde futur. C’est pourquoi la Guerre du Golfe ne crée pas de nouvel ordre. Elle manifeste un stade encore plus élevé de l’ordre marchand de la circulation et du symbolique. Cet ordre avait déjà atteint un stade avancé quand, en 1971, le Président Nixon avait procédé au coup de force dans la sphère du symbolique en annonçant l’inconvertibilité du dollar américain. En brisant le lien existant entre l’or (la matière naturelle) et le dollar (le signe abstrait de la valeur), le Président Nixon proclamait l’avènement planétaire de l’ordre du signe monétaire.
Auparavant, les États-Unis devaient rembourser en or tous les dollars-papier que leurs renvoyaient les autres nations. De ce fait, ils devaient donner une marchandise naturelle, produite dans des mines par des hommes contre les autres marchandises matérielles qu’ils achetaient avec du papier-dollar. Dans le cas précis, les États-Unis, ayant acheté plus qu’ils n’avaient vendu, transféraient à l’extérieur plus de dollars qu’ils n’en recevaient. Ce surplus de dollars gagné par les autres nations leur était représenté pour qu’ils en donnent la contrepartie en or et solder les échanges. Ce système qui obligeait les États-Unis à produire matériellement pour exporter et équilibrer matériellement les échanges limitait en fait l’accès des États-Unis aux produits matériels de la planète. Pour pouvoir capturer les ressources planétaires, il fallait soit en produire la contrepartie matérielle soit aller conquérir des territoires. Tel était l’ordre industriel miné encore par des contradictions de type matériel.
Le coup de force du Président Nixon met un terme à ce type de contraintes. En ne remboursant plus en or les surplus de dollars détenus par les autres nations, les États-Unis peuvent dorénavant acheter plus qu’ils ne vendent, c’est à dire avoir un accès libre à toutes les ressources de la planète sans pour autant être obligés de produire matériellement la contrepartie de leurs achats : il suffit qu’ils impriment du papier-dollar. C’est une révolution. Les États-Unis n’ont plus besoin de conquêtes territoriales. Ils ont besoin d’un système de circulation des marchandises commandé par la circulation du dollar qu’ils peuvent émettre à volonté et qu’ils sont les seuls à émettre. Ceci veut dire que les États-Unis deviennent la première et la seule puissance au monde à pouvoir acheter des marchandises contre du papier.
C’est, historiquement, la situation du Prince. Le privilège de battre monnaie, origine de l’État, confère au Prince la faculté de s’approprier sans les produire les richesses matérielles créées par ses sujets. Bref, les États-Unis ne sont plus dans l’obligation de produire matériellement des marchandises. Ils peuvent se contenter de produire des signes et du papier pour vivre. Quand il se constitue historiquement, l’État devient le centre de l’émission symbolique. Les surplus de dollars aux mains des autres nations ne pouvant être échangés contre de l’or américain sont le plus souvent replacés en bons du Trésor américain. Tel est le destin des surplus allemands, japonais et… koweitiens. Les États-Unis ne se contentent donc pas d’acheter plus qu’ils ne vendent. Grâce à ce déficit, ils font financer leurs dépenses budgétaires ! Situation unique dans l’histoire du monde. Les États-Unis sont alors dans la situation du Souverain (au sens de Quesnay) qui émet la monnaie et centralise, par son Trésor public, le reflux de cette monnaie tout en s’assurant, grâce à cette circulation, une appropriation conséquente de marchandises. Bref, par l’inconvertibilité en or du dollar américain et par le financement de leur déficit budgétaire par les autres nations, les États-Unis se sont ménagé un accès libre à l’ensemble des ressources de la planète et ont institué une circulation mondiale du dollar s’apparentant à une circulation de type fiscal. Ils fonctionnent comme un État mondial.
Ils ne sont plus en contradiction industrielle avec les autres puissances industrielles. Celles-ci sont devenues des puissances serves, fournissant marchandises et dollars au Souverain. S’il y a une contradiction, c’est celle qui oppose le Prince à ses vassaux. Le Prince, dans ses conditions, ne tolèrera pas qu’un élément essentiel de ce dispositif soit inquiété. Le Koweit, sans être conquis, livre du pétrole et replace les dollars ainsi acquis en papier financiers. Il représente l’élément modèle du système. On peut, en conséquence, ordonner et hiérarchiser ainsi le monde :
1 - Un pôle du type financier et fiscal qui assure les fonctions de Trésor public mondial et de prêteur en dernier ressort. Il assume les fonctions de Souverain prélevant ses dîmes et ses rentes et accédant librement au ressources mondiales grâce à des mécanismes fondés sur la circulation symbolique.
2 - Un ensemble de pays relais de cette circulation produisant également des marchandises matérielles et exportant leurs surplus financiers vers le Trésor du Souverain.
3 - Un ensemble de pays fournisseurs de ressources naturelles.
4 - Un ensemble de pays étrangers à cette circulation (le quart monde) et n’espérant pas, à court terme, en faire partie, se contentant de s’inscrire sur la file d’attente de la charité internationale.
Disparition du Tiers-Monde
C’est pourquoi la notion de Tiers-Monde n’a plus de sens. Le Tiers-Monde a suivi les pays communistes dans leur stratégie naturaliste de développement espérant par la transformation des matières naturelles accéder au rang de sujet de l’histoire. Ce type de stratégie, entrepris après la Seconde Guerre mondiale, advenait au moment précis où cette Guerre sonnait le glas des stratégies naturalistes. Il arriva aux théoriciens du développement ce qui arriva à Rousseau qui, à la veille de la Révolution bourgeoise, pensait encore territoire. La Guerre du Golfe manifeste de manière éclatante l’échec des stratégies de territoire (l’Irak) face aux stratégies de réseaux (le Koweit). Elle pourrait permettre de repenser la nature de la force de pays comme Israël qui, grâce à l’optimisation de multiples réseaux, arrive à faire face à de nombreuses populations vivant sur des territoires étendus. Elle révèle également qu’il n’y a plus de solidarisme possible bâti sur l’idéologie naturaliste du développement.
Le Tiers-Monde a éclaté et se disperse en Pérou qui meurt du choléra dans l’indifférence générale, en Colombie vivant de la drogue, en Libéria où une bande de 400 individus provoque des malheurs interminables, en Cambodge qui n’intéresse plus personne ou en Somalie ou Ethiopie où l’on ne sait pas ce qui s’y passe. Les territoires meurent quand les relais des réseaux sont à la une de l’actualité mondiale. Les grands absents de la Guerre du Golfe sont les avant-gardes du Tiers-Monde d’hier. Le sort des territoires est légué aux possibilités qu’offre la charité mondiale. Rien de ce qui s’y passe ne secoue l’histoire. Après avoir "sauvé" leur relais (le Koweit) les sujets qui animent l’histoire de la circulation marchande ferment les yeux sur les massacres à l’intérieur du territoire-Irak. La Guerre du Golfe a manifesté la dispersion du monde arabe lui-même : pays s’intégrant dans l’ordre financier nouveau d’un côté, pays rêvant encore du messianisme naturaliste de l’acier de l’autre.
Les pays du Tiers-Monde ne peuvent, à l’heure actuelle, qu’espérer ne pas faire partie du lot relevant de la charité internationale et se faire une petite place dans les réseaux de circulation. Espérer la grande industrie, c’est d’abord savoir capturer la valeur internationale par le savoir faire circulatoire. Négliger le développement de la production de signes (papier financier, programmes informatiques, production intellectuelle et médiatique) a été et sera l’erreur fatale. D’où la nécessaire démocratisation. A moins qu’on préfère attendre les miettes de la charité internationale en s’inscrivant sur une file d’attente qui grandit de jour en jour.
Université d’Alger
Août 1991


Membres

Qui êtes-vous ?

Professeur d'Université depuis 1975 (Paris IX, Oran, Alger, Arras) Directeur général des Impôts (Alger 1989-91) Membre du Conseil de la Banque centrale (Alger 1989-91)