dimanche 12 octobre 2014

Euro, monnaie commune et marché commun


Euro, monnaie commune et marché commun

par Ahmed Henni
professeur d'économie

Face aux problèmes que rencontre l'économie française (déficits publics et dette, déficit extérieur et chômage), une proposition est avancée aussi bien par des courants de pensée qui s'auto-situent à « gauche » (Mouvement républicain et citoyen, par exemple) qu'à droite (Debout la République, Front national) : sortir de l'euro monnaie unique et instituer un euro monnaie commune. Ceci permettrait à la France d'avoir une monnaie nationale propre, dévaluable à volonté, mais liée à une monnaie commune européenne qui, elle, servirait aux règlements extérieurs hors de la zone douanière de l'Union.

1. Adhésion au marché unique et engagements monétaires
Avant d'aborder cette question monétaire, je souhaiterai rappeler, qu'outre son appartenance à la zone euro, la France est d'abord signataire du Traité de Maastricht, instituant l'Union économique et monétaire. Celui-ci prévoit un lien obligatoire entre appartenance au marché unique et respect de certaines règles monétaires. Bref, on ne peut bénéficier des avantages d'un marché unique européen sans quelques contraintes monétaires. Les pays qui, dans l'Union européenne, ont gardé leur indépendance monétaire (Royaume Uni, par exemple ou Pologne) ont, en signant les traités d'adhésion qui leur permettent de s'associer au marché unique, accepté de se conformer aux règles suivantes qui écornent leur pouvoir monétaire.

Critères de convergence du Traité de Maastricht
Quatre critères sont définis dans l'article 121 du traité instituant la Communauté européenne.
Ils imposent la maîtrise de l'inflation, de la dette publique et du déficit public, la stabilité du taux de change (pas de dévaluation de la monnaie nationale sans accord des partenaires) et la convergence des taux d'intérêt.
Ce dernier point n'est pas le moins important. Il empêche un pays de fixer à sa guise des taux d''intérêt qui attireraient chez lui les capitaux étrangers et lui éviteraient de dévaluer sa monnaie en cas de difficultés.
Ceux qui espèrent, par un stratagème, ici l'idée de « monnaie commune », pouvoir dévaluer à leur guise et échapper aux critères de convergence ou bien trompent les gens ou bien sont tout simplement ignorants ou encore pensent que la signature et ratification d'un traité international n'ont aucune valeur.
Croire que par une liberté monétaire retrouvée, on pourra dévaluer sa monnaie nationale et exporter davantage vers la zone euro et le territoire de l'Union économique européenne est tout à fait trompeur ou illusoire. L'appartenance à l'Union économique (le marché unique) exige une stabilité du taux de change et une convergence des taux d'intérêt. C'est ce que tentait d'opérer un mécanisme comme le système monétaire européen d'avant l'euro.
Comment fonctionnerait, en effet, cette monnaie « commune » ? Si un franc égale un euro commun qui égale un dollar et, puis qu'après dévaluation cet euro vaut deux francs, la marchandise produite en France à un franc ne vaudrait plus qu'un demi-euro puis un demi-dollar. Les coûts français en euro et en dollar diminueraient, ce qui favoriserait les exportations françaises vers la zone euro – leur première destination aujourd'hui (60%) – et vers la zone dollar. Les importations françaises provenant de s zones euro et dollar baisseraient en France et, dit-on, le chômage également. Les autres pays qui auraient gardé l'euro ne manqueraient pas de considérer cela comme une violation des traités de l'Union et comme une agression. Bien que pouvant bénéficier d'une fuite de capitaux français, ils demanderaient à renégocier avec le « dévaluateur » la libre circulation des marchandises. Sortir des règles monétaires générales de l'Union, c'est compromettre à terme le destin du marché commun qui fait le ciment européen. C'est le dilemme des autorités britanniques : retrouver une indépendance monétaire et budgétaire et quitter l'Union économique ou y rester et se conformer aux critères de convergence. Les partisans d'une monnaie nationale souverainement dévaluable omettent de mentionner cette contradiction. Il convient de le dire fermement et clairement : la recherche du plein emploi par dévaluations successives est une politique interdite aux pays signataires des traités de l'Union. Ou ils veulent bénéficier des avantages du marché européen et respectent les critères de convergence, ou ils sortent.
Le gouvernement conservateur du Royaume-Uni, qui a gardé son indépendance monétaire mais doit respecter les critères de convergence, voudrait s'en affranchir et, depuis 2010, menace de sortir de l'Union. D'autres pays (Irlande, Grèce, Chypre, Hongrie), tenant aux avantages du marché unique et des subventions, se gardent bien de remettre en cause les critères de convergence et, malgré leurs difficultés, se contraignent à ne pas dévaluer sans l'accord des autres membres.

2. Dévaluation ou taxation
Il existe en effet une politique substitutive à la dévaluation monétaire. On agit dans ce cas par l'ajustement à la baisse des taux de salaire et des dépenses publiques et sociales (on dit, en France, rigueur, austérité, responsabilité). Laissons momentanément de côté ce problème sur lequel nous reviendrons. Revenons à la dévaluation. On sait qu'elle a aussi des conséquences économiques et sociales (baisse du pouvoir d'achat des salariés, hausse des coûts de l'énergie et des matières et semi-produits importés, etc.). En France, après 17 dévaluations du franc entre 1928 et 1999, les autorités ont abandonné ce type de stratégie et adopté, dès 1986, une autre stratégie, celle de la désinflation compétitive1 qui vise à baisser les coûts par action sur les salaires et les charges sociales – celle qui est redéfinie aujourd'hui sous les vocables de « choc de compétitivité » ou « pacte de responsabilité ».
Il n'est pas question ici de formuler une appréciation positive ou négative sur les politiques de dévaluation. Nous dirons seulement que la dévaluation monétaire est une mesure qui frappe tout le monde sans exception, alors que les ajustements par les coûts et la taxation peuvent être ciblés (épargner les pauvres, par exemple). La question est ici : dévaluation et indépendance monétaire ou maintien dans le marché commun européen et taxation.
Le choix entre les bénéfices de l'appartenance au marché commun européen et l'indépendance monétaire s'était déjà, en 1983, posé avec acuité au gouvernement de Pierre Mauroy lequel a finalement décidé de rester dans le serpent monétaire mais en procédant à une cure d'austérité. Au lieu de procéder à une dévaluation monétaire sans l'accord des partenaires européens, il a combiné dévaluation négociée par la monnaie et mesures par les coûts et par la taxation. Aujourd'hui, ne pouvant procéder par la dévaluation monétaire, les gouvernements procèdent par la réduction des coûts et la taxation : réduction des charges sociales, aménagements fiscaux favorables aux entreprises et défavorables aux ménages, coupes dans les dépenses publiques et les prestations sociales, stabilisation des coûts salariaux, réaménagements du droit du travail, etc. L'expérience du Système monétaire européen, ou serpent monétaire, nous éclaire sur le problème actuel et les propositions de « monnaie commune ».

3. Système monétaire européen et marché unique
En effet, l'idée d'une monnaie commune n’est pas nouvelle. Dès les années 1980, le projet de monnaie « unique » avait suscité l'apparition de variantes semblables à ce qui est appelé monnaie commune. Celles-ci s'inspiraient de l'architecture du système monétaire européen (SME) existant à l'époque. Celui-ci s'articulait sur une monnaie de compte commune (et non de paiement) : l’ECU (European Currency Unit). Chaque monnaie nationale avait un rapport fixe à l'Ecu. Mais chaque pays devait se débrouiller pour gagner des devises à l'export (deutschemarks, dollars, etc.). Il n'y avait pas de cagnotte commune en devises.
Un pays en difficulté devait recourir à l'aide des autres. Ceux-ci ne l'aidaient que s'il dévaluait sa monnaie dans une proportion acceptée par eux, c'est à dire qui ne les pénalise pas et sauvegarde la libre-circulation dans l'union douanière. Autrement, toute dévaluation « sauvage » non négociée entraînerait la résurgence de barrières fiscales entre pays européens (taux de TVA différencié à l'importation, par exemple). Pour éviter ces conséquences négatives d'une guerre des monnaies, on aidait les pays en difficulté à se maintenir dans un « serpent monétaire » liant les prix des monnaies les unes aux autres. Cette aide consistait en devises mises à disposition du pays en difficulté. Sinon, il sortait du serpent. Le choix qu'avait à opérer Pierre Mauroy se résumait ainsi: sortir du serpent, dévaluer et risquer, en cas d'échec, d'aller au FMI (dominé par les Américains), ou bien rester dans le serpent, pouvoir dévaluer et obtenir l'aide des Européens en contrepartie d'une cure de « rigueur » (taxation)2.
L'aide est donc conditionnelle. Aux débuts du SME, le président de la Banque centrale allemande avait, par exemple, obtenu par lettre de son gouvernement l'assurance que, quels que soient les engagements souscrits dans le cadre du SME, la Banque pourrait cesser de défendre une parité (en fournissant des devises au pays en difficulté) dès lors que la stabilité des prix en Allemagne s'en trouverait menacée.
Le SME a subi plusieurs crises. La divergence trop grande des économies européennes a conduit, en septembre 1992 par exemple, à des modifications négociées de parité (dévaluation de la peseta espagnole) mais aussi à la sortie de deux monnaies (la lire italienne et la livre sterling) qu'on ne voulait plus aider à supporter la pression à la baisse (fuite des capitaux).
En juillet-août 1993, une crise très grave secoue à nou­veau le Système monétaire européen avec une fuite de capitaux de grande ampleur et visant particulièrement le franc français. Après de longues et difficiles négociations, et une aide massive de la Banque centrale allemande à la Banque de France, les différents pays aboutissent à Bruxelles, le 2 août 1993, à un compromis monétaire au terme duquel les États membres décident d'élargir les marges de fluctuation des monnaies, ces marges étant portées de 2,25 % à 15 % de part et d'autre des cours-pivots. Ainsi l'aide pouvait ne pas se déclencher tant qu'une monnaie n'avait pas perdu 15% de sa valeur.
L'idée d'un SME construit sur une entr'aide n'est pas gratuite. Les promoteurs d'une « monnaie commune » oublient que les différentes constructions monétaires européennes ont un but stratégique fondamental : préserver le marché unique ou, pour le moins, l'union douanière avec libre circulation. Le SME contraignait les États à maintenir leur monnaie nationale à un prix accepté par les autres pays afin de préserver l'union économique. La règle est : on ne peut cumuler les avantages d'une monnaie nationale totalement indépendante et les avantages de la libre circulation des marchandises et des capitaux – la contradiction que vit un Royaume-Uni qui balance entre le maintien ou la sortie de l'Union. Si la monnaie commune veut dire cumul d'une indépendance monétaire et des bénéfices du marché unique, il y a contradiction dans les termes. Les gouvernements allemands successifs l'ont bien compris qui ont préféré le maintien dans le marché unique à l'indépendance monétaire. Les gouvernements français semblent vouloir les deux.

4. L'ECU, une monnaie de compte
Le système monétaire européen avait choisi de définir la valeur des monnaies nationales par rapport à un référent commun : l'Ecu. Celui-ci, en réalité celle-ci, n'était pas à véritablement parler une monnaie commune mais seulement une unité de compte. Elle ne remplissait aucune des fonctions d'une monnaie. Rappelons celles-ci. Une monnaie authentique, non mutilée, outre qu'elle exige une instance d'émission (Banque centrale) permet de compter et, en outre, assurer des paiements, accumuler des trésors et des capitaux, financer l'économie. C'est une monnaie de crédit. C'est aussi un instrument de politique économique (par la fixation des normes de crédit et des taux de base). Et, enfin, un instrument de hiérarchisation sociale et de prestige.
Aucune de ces fonctions n'était assurée par l'Ecu.
Les partisans de l'abandon de l'euro comme monnaie multinationale occultent délibérément ces aspects. Ils ramènent le problème monétaire au seul aspect de politique économique, en relation avec la compétitivité extérieure (prix élevé de l'euro pour les exportateurs vers la zone dollar) et le chômage. Sur ce plan là, l'Ecu ne jouait aucun rôle. Outre qu'il n'était pas un instrument de politique économique, il n'intervenait pas dans l'ajustement des balances en devises. La Banque des règlements internationaux de Bâle opérait, à l'occasion, des compensations comptabilisées en Ecus. Pour qu'une monnaie puisse servir de moyen de paiements extérieurs (acheter et vendre dans la zone dollar), il convient que les flux sortants et entrants en euros soient balancés et dénoués par l'organisme émetteur de cette monnaie. Ce qui nous ramène à l'obligation d'un émetteur de monnaie en dernier ressort, une Banque centrale commune qui effectue les compensations en euros (c'est à dire puisse créer des euros pour balancer les soldes dollars car personne d'autre ne peut le faire).
L'actualité du mois de mai 2014 montre l'importance de cette règle. Pour avoir effectué des opérations en dollars sur le pétrole avec des pays sous embargo américain, la banque française BNP-Paribas a été condamnée par la justice des États-Unis à verser une amende de 7 milliards de dollars. Cela peut paraître étonnant que les États-unis puissent sanctionner une entité étrangère effectuant des opérations hors de leur territoire. Ils se sont donnés, depuis le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) de 1977, un droit de regard sur toute transaction réalisée en dollars, même hors de leur territoire. L'infraction commise par la BNP ne concerne pas l'embargo mais, outre un faux en écritures, l'usage de dollars pour le violer. En effet, la BNP compensait chaque jour à New York les flux en dollars liés à ces transactions. En 2008, l'entreprise allemande Siemens fut condamnée pour un motif similaire à verser 800 millions de dollars d'amende et a été contrainte d'accepter la présence d'un contrôleur interne choisi par la justice américaine. Clearstream, société luxembourgeoise de compensations internationales, a versé, en 2013, 152 millions de dollars aux États-Unis pour le même motif. Bref, l'émetteur d'une monnaie semble avoir des droits supra-nationaux. En Europe, la législation EMIR, (European Market Infrastructure Regulation, 2012), oblige les opérateurs à compenser certains flux dans des structures agréées et contrôlées. Et, en dernier ressort, un euro émis à Francfort contraint les opérateurs bancaires à dénouer in fine leurs balances à la BCE. Ces exemple montrent qu'un franc lié à l'euro et qui utiliserait l'euro comme monnaie de transactions internationales devra se plier aux orientations politiques de la zone euro.

5. L’euro, une monnaie de paiement
L'euro, en effet, n'est pas seulement une unité compte. Dans les compensations internationales comptées en Ecus, la Banque des règlements internationaux de Bâle ne créait pas des Ecus. Elle comptabilisait en Ecus des flux qui se dénouaient par des transferts en monnaies de paiement, seules à pouvoir solder les dettes : dollar, deutschemark, etc. L'euro est différent : on peut en créer et il solde les dettes. Il remplit toutes les fonctions d'une monnaie authentique. Pour ce faire, il a besoin d'un émetteur unique (Banque centrale) qui assure les fonctions principales suivantes :
- définir le volume de billets, les faire imprimer et assurer la liquidité des économies de la zone euro,
- définir, avec ou sans injonction des autorités politiques, le volume des crédits et les taux d'intérêt,
- recevoir et délivrer les moyens de paiement extérieurs, dénouer les balances et solder les dettes.
C'est ce dernier point qui doit nous intéresser. Dans le cadre de l'Ecu, les devises n'étaient pas mises en commun. Un pays en difficulté dévaluait. Avec l'euro, monnaie mutinationale, un pays en difficulté de paiements extérieurs ne peut dévaluer. La monnaie ne lui appartient pas. Cet inconvénient est compensé par la possibilité qu'il a de puiser dans la cagnotte commune des devises mises en commun. Ainsi les excédents extérieurs allemands paient les déficits grecs ou français.
C'était d'ailleurs, plus ou moins, l'intention inavouée des promoteurs français de l'euro. Le gouvernement allemand de l'époque était opposé à toute idée de monnaie unique. Mais entre le marché unique et l'indépendance monétaire, il a choisi le marché unique. Dans ses souvenirs sur François Mitterrand3, Jacques Attali raconte que le président français avait mis entre les mains du chancelier Helmut Kohl le marché suivant : le gouvernement français ne s'opposerait pas la réunification allemande si le gouvernement allemand acceptait le principe d'une monnaie unique. D'où la signature du traité de Maastricht. La France, en effet, était historiquement sujette à des fuites de capitaux qui provoquaient dévaluation sur dévaluation. Une monnaie unique, liée aux performances allemandes, mettrait fin à cette dynamique.
L'idée actuelle de monnaie commune joue sur une ambiguïté : ou bien l'euro est seulement une unité de compte et il ne servirait à rien en matière de politique économique nationale ou bien c'est une monnaie de paiement véritable et pour pouvoir en avoir il faut donner quelque chose. À l'heure actuelle, les gouvernements français achètent leur élection en maintenant, grâce à l'euro, une stabilité des prix qui favorise les épargnants, la rentabilité des capitaux et la modération salariale. Elle leur permet en outre de maintenir les prestations sociales à des niveaux tolérables. Avec une monnaie nationale dévaluée, il faudrait payer plus cher les carburants, le chauffage et les produits importés des pays exotiques à bas salaires. Dans ce cas, ou bien les diverses allocations sociales (revenu minimum, prestations familiales, etc.) exploseraient, et le déficit public avec, ou bien la pauvreté s'installerait. L'euro permet de maintenir les prix des importations à des niveaux en baisse ce qui avantage les budgets sociaux et aussi les entreprises (achat de matières premières ou de logiciels). Il permet de financer les déficits extérieurs par la cagnotte commune de moyens de paiements extérieurs. Il permet de financer les déficits publics à moindre coût (grâce à la solidité de l'euro, les prêteurs sont attirés par la garantie d'être remboursés et, même à taux zéro, leur argent est en sécurité. Ce qui prouve que l'euro est une vraie monnaie permettant d'accumuler à l'échelle mondiale des trésors et des capitaux).
Les gouvernements qui devraient gérer une monnaie nationale, même liée à un référent multinational comme l'Ecu, ne bénéficieraient plus de ces avantages.

6. Monnaie commune et nécessité d'une Banque centrale
Monnaie unique, commune ou autre qualificatif, la monnaie publique exige un pouvoir monétaire qui décide de sa création et contrôle sa circulation. Dans l'euro actuel, ce pouvoir est détenu par la BCE (l'Eurosystème de Francfort) et partagé entre les différentes banques centrales des pays membres de l'euro. La lettre du Traité de l'Union économique et monétaire ne fait pas de l'Eurosystème une Banque centrale au sens strict. C'est un ensemble de Banques centrales, fonctionnant de manière centralisée et où chacune a une voix. Cet ensemble détient le pouvoir monétaire dont les gouvernements se sont dessaisi par le Traité. La monnaie, dans ce cas, perd l'une de ses fonctions. Elle n'est plus, nationalement, un instrument de politique économique. Elle devient une variable extérieure à intégrer dans les projections de politiques économiques nationales.
Les propositions de monnaie commune veulent redonner à la monnaie la fonction d'instrument de politique économique nationale en retirant totalement ou partiellement le pouvoir monétaire à l'Eurosystème. Ainsi chaque gouvernement reprendrait son pouvoir de création monétaire et financerait comme il le voudrait son économie ou ses budgets publics. Dans ce cas, ses prix bougeraient ainsi que ses taux d'intérêt. Ce serait une violation des critères de convergence attachés au marché unique. Les autres ne l'accepteraient pas.
Si la France gérait seule la valeur de sa monnaie, qui resterait convertible en euros, cette valeur dépendrait uniquement de ses performances de gains propres en euros (balance extérieure vers la zone euro) ou en dollars, eux-mêmes convertibles en euros. La valeur de la monnaie nationale ne dépendrait que des performances de l'économie nationale et celles-ci ne seraient plus les mêmes en cas de remise en cause du marché unique par les autres pays, ou de l'attractivité financière du pays devenu paradis fiscal. Pour éviter les ajustements conséquents à une moindre performance économique, des pays comme Chypre le sont devenus. Ils attirent les capitaux et résorbent ainsi leur déficit extérieur. Un franc séparé pourrait conduire à ce genre de situation, une France non-compétitive économiquement mais financièrement paradis touristique et fiscal.
Sans mécanisme d'aide en euros ou en dollars, l'existence d'un euro unité de compte commune n'aiderait pas un franc en difficulté. En cas de système prévoyant un mécanisme d'aide (comme l'Ecu par exemple), les autres pays ne céderaient pas leurs euros sans contrepartie – pas de dévaluation massive sans ajustement des variables économiques (budgets publics, taux de salaire, etc.).

7. Currency board et zone franc
Avant d'avancer dans la discussion de ce problème, il existe une question préjudicielle, qui touche spécifiquement la France, et qui ne peut être écartée dans une discussion sérieuse. La France n'est pas seulement impliquée dans l'Eurosystème. Elle est au centre d'un deuxième système monétaire qu'elle contrôle: la zone franc. Toute attitude de la France en matière monétaire n'influe pas seulement sur son économie propre mais directement sur celles de 15 autres pays africains (Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Centrafrique, Tchad, Comores). Un gouvernement responsable et, surtout, une gauche démocratique ne peuvent négliger cela. En se moquant du destin de ces pays en cas de changement de la position française, la proposition d'une monnaie commune européenne est donc, pour le moins, traitée avec légèreté par les courants de gauche. Cette légèreté est d'autant plus coupable que le mécanisme de monnaie commune suggéré n'est ni plus ni moins que celui qui dans la zone franc lie l'euro au franc CFA. Comprendre le fonctionnement de la zone franc aiderait à comprendre dans quelle situation néo-coloniale les promoteurs d'une monnaie nationale avec monnaie commune voudraient pousser la France. Ce n'est pas une indépendance plus grande par rapport à l'Allemagne qu'on aurait mais une dégradation de type néo-colonial. Voyons cela de plus près.
Le mécanisme de la zone franc nous introduit à ce que pourrait être une monnaie nationale rattachée à un référent extérieur.
Si par monnaie commune on entend un système de currency board, plusieurs cas se présentent :

Currency board
Le « currency board », ou caisse d'émission, est un système particulier de gestion de l'émission de la monnaie nationale. La valeur de la monnaie locale est calée sur celle d'une autre monnaie qui sert seule aux règlements internationaux.
1. Une parité fixe par rapport à une monnaie étrangère(dollar, euro).
2. Une convertibilité totale entre la monnaie nationale et la monnaie étrangère de référence. Il n'y aurait donc pas de contrôle des changes entre le franc et l'euro.
3. Une couverture à 100% de la base monétaire (liquidité) par les réserves de change de la Banque centrale (avoirs en moyens de paiement extérieurs, ici en euros). La monnaie nationale est ainsi totalement couverte par les avoirs en euros.
Ce système a été mis en œuvre par les grands empires français et britannique au dix-neuvième siècle pour leurs colonies. L'Argentine, a, en 1991, instauré un currency board liant le peso argentin au dollar US selon une parité fixe (1 dollar égal 1 peso). L'explosion du système de caisse d'émission argentin en 1998 éclaire sur les contraintes de ce système.

Premier cas : Une monnaie nationale indépendante de la monnaie commune mais rattachée à elle par un taux fixe. Le pays se débrouille pour maintenir seul la valeur de sa monnaie à ce taux (cas de l'Argentine pour la parité peso-dollar). S'il n'arrive pas à résorber ses déficits de paiements extérieurs, on peut, en Europe, l'aider (c'est le SME) non pour sauver sa monnaie mais pour sauver le marché unique grâce à des taux de change fixés en commun. On peut ne pas l'aider, mais le marché unique explose. Aucun pays de l'Union n'accepterait qu'un autre laisse filer sa monnaie. Dans ce cas, c'est ou bien la guerre des monnaies ou l'érection de barrières fiscales.
Deuxième cas : La monnaie commune est réellement une monnaie commune pour les paiements extérieurs. Une première variante serait une monnaie nationale inconvertible sauf en euro (cas du franc CFA dans la zone franc). L'émission de monnaie nationale serait liée aux gains nationaux en euros. Si le pays a des déficits extérieurs, il ne peut maintenir son émission monétaire au taux fixé que par une aide extérieure en devises. La zone euro exigera des ajustements : résorption des déficits budgétaires, sociaux et extérieurs, réduction des dépenses publiques et des importations (ce qu'impose la France aux pays membres de la zone franc).
Imaginons donc un franc inconvertible, sauf en euros. Le franc sert aux transactions nationales et l'euro aux transactions extérieures. Qui fixe le taux de change de cet euro commun face au dollar ? Les pays qui l'utilisent. On revient à l'Eurosystème. On passerait obligatoirement par un vote allemand duquel les partisans de la monnaie commune disent vouloir se libérer.
Troisième cas : Le pays se donne le droit de dévaluer ou de libérer son émission monétaire. Il n'y a plus de currency board. On sort des traités et de la zone euro. Il n'y a plus de marché unique.
Dans tous ces cas, on revient aux couples suivants : a) monnaie nationale convertible en euros à un prix consenti par la zone euro et, dans ce cas, aide en cas de difficultés assortie de mesures d'ajustement internes (cure d'austérité) et maintien dans le marché unique; b) monnaie nationale convertible en euros à un prix contrôlé par le seul gouvernement national et liberté de dévaluer et, dans ce cas, acquisition non-conditionnelle d'euros sur le marché (si l'on peut, sinon c'est la cessation de paiement : Argentine en 1998) ou attirer les capitaux étrangers en devenant un paradis fiscal, ne plus bénéficier des avantages du marché unique et on se demande comment on gagnerait davantage d'euros. Le chômage qu'on voulait résorber s'aggrave.
Quatrième cas : Imaginons alors un franc totalement convertible. Le gouvernement contrôle son taux de change en euros et en dollars. Mais, il ne peut plus y avoir de marché unique. Les autres pays refuseraient l'association avec un pays monétairement indépendant et qui voudrait utiliser leurs moyens de paiement extérieurs pour combler ses déficits ou bénéficier des avantages du marché unique.
Les mécanismes et institutions mis en place pour la monnaie unique n'offrent d'opportunité de réintroduire des taux de change implicites ajustables que par une différenciation de taxation interne (Grèce). On évite ainsi de revenir à des mécanismes de change dont le SME a montré l'efficacité toute relative. La fixité des taux de change explicites est assurée, elle, par la mise en commun des avoirs monétaires selon des règles spécifiques. Elle n'exige plus de mesures restrictives en matière de circulation des capitaux (contrôle des changes).

Conclusion
L'idée de monnaie commune servant de référent et de moyen de paiements extérieurs ne tient qu'avec l'institution d'un currency board qui contraindrait l'émission monétaire nationale et aboutirait, dans le cas de la zone euro, à une situation de type néo-colonial où la voix des membres de l'Eurosystème, de l'Allemagne en particulier, resterait prépondérante. Le choix des gouvernements grecs et irlandais montrent que, face au dilemme sortie de l'euro ou maintien des avantages du marché unique, ils ont préféré garder l'euro et le marché unique, estimant avoir plus de chances de surmonter les crises en gardant un déficit extérieur tout en bénéficiant des libres circulations des biens, services et capitaux.
En France, l'effet immédiat d'une sortie de l'euro serait un renchérissement immédiat des importations, notamment les hydrocarbures et les biens provenant des pays exotiques à bas salaires. Ceux qui en souffriraient tout de suite seraient les sept millions vivant de prestations sociales. Si une dévaluation permettrait d'« ajuster » les comptes nationaux et d'améliorer à terme ceux des entreprises non-financières, simultanément, elle appauvrirait, individuellement, une forte partie des habitants et, collectivement, tous les services publics.









1Le socialiste Pierre Bérégovoy, ministre des finances puis Premier ministre, la justifiait aussi par les ravages des dévaluations successives sur le pouvoir d'achat des « vieux », la France devenant un pays où vieux signifiait pauvre. Bien entendu, ce constat n'excluait pas une tentative d'attirer le vote senior, devenu hautement stratégique avec l'allongement de la durée de vie dans les années 1980. Les réticences à une sortie de l'euro pourraient aussi être liées au désir de ne pas s'aliéner ce vote senior.
2 La Grèce, aujourd'hui, n'a même pas pu échapper au recours au FMI. L'expérience a, en effet, montré aux Européens qu'ils étaient incapables, seuls, de faire appliquer les conditionnalités de l'aide. Ils se sont eux-mêmes mis sous l'autorité du FMI et des États-Unis La Grèce ne pouvait plus, dans ce cas, opérer de manœuvres dilatoires pour appliquer les politiques de taxation (ajustement des dépenses publiques).
3 C'était François Mitterrand, Fayard 2005

dimanche 1 avril 2012

Délocalisations et ré-industrialisation: que peut nous apprendre le marxisme ?


Délocalisations et ré-industrialisation: que peut nous apprendre le marxisme ?

par Ahmed HENNI, économiste

Au lieu de cultiver la nostalgie d’anciennes industries, il faut se tourner résolument et hardiment vers l’innovation et de nouvelles industries.



Ce qui pourrait s'appeler ré-industrialisation ou relocalisation de certaines activités dans les pays d'ancienne industrie est, généralement, approché en termes de fiscalité : il suffit de rehausser les barrières tarifaires, instituer un minimum de protectionnisme, etc. Ces propositions s'appuient sur une opinion de type mercantiliste pré-capitaliste déjà formulée au XVIIème siècle. Elles ne procèdent pas d’une analyse de la structuration actuelle du système capitaliste en voie de totalisation à l'échelle du monde. On peut saisir ce système dans sa totalité et construire une vision analytique systémique du problème de la division mondiale du travail. Il convient pour ce faire de déterrer les incontournables analyses de système qu'ont opérées certains marxistes comme von Borkiewicz (1868 – 1931) ou ricardiens comme Piero Sraffa (1898 - 1983).



L'idée centrale à réactualiser est que le système productif capitaliste mondialisé assigne aux différents capitaux installés dans divers pays des missions complémentaires : aux pays dits émergents ou à bas coût salarial la production de biens salaires bon marché destinés notamment aux salariés ou à la population pensionnée ou assistée des pays capitalistes développés; à ceux-ci une économie (tertiaire) de distribution de ces biens  et la production de biens haut de gamme ou de luxe. Une ré-industrialisation ou une relocalisation ne peuvent donc concerner les biens salaires. Si on le faisait, il faudrait par la suite, dans les pays capitalistes développés ayant adopté cette stratégie, les vendre beaucoup plus cher et, par conséquent, augmenter le taux de salaire ce qui réduirait le taux de profit du capital. La seule voie n'est pas la relocalisation de la production des biens salaires mais une nouvelle industrialisation dirigée vers la production de biens haut de gamme et de luxe, vendus, dans les pays capitalistes développés et ailleurs, aux couches sociales au revenu supérieur au revenu médian qui, historiquement, deviennent de plus en plus nombreuses.



Toutes les statistiques montrent que dans ces pays, et dans le monde, la richesse se concentre de plus en plus aux mains de quelques pour cents de la population et bénéficie à une grosse moitié de la population tandis qu'elle ne permet qu'un niveau de vie socio-historique de reproduction pour une autre moitié. De ce fait, celle-ci est contrainte de consommer des biens salaires de moins en moins chers. Dans un rapport publié lundi 5 décembre 2011, intitulé "Désunis nous restons : pourquoi les inégalités continuent de progresser", l'OCDE observe que "l'écart de revenus entre les riches et les pauvres a atteint son plus haut niveau depuis un demi-siècle". Outre-Atlantique, les 10% les plus riches gagnent en moyenne quatorze fois plus que les 10% les plus pauvres. En Italie, au Japon, en Corée du Sud et au Royaume-Uni, cet écart est de dix pour un et de six pour un en Allemagne, au Danemark et en Suède.



Empiriquement, la division internationale du travail, biens salaires et biens de gamme plus élevée, semble irréversible. Si l'on compare deux pays tels que la France et l'Allemagne, on observe que, malgré le doublement de la valeur de l'euro ces dix dernières années, l’Allemagne continue d'exporter des biens industriels de gamme de plus en plus haute alors que la France, produisant encore des biens salaires, perd des parts de marché chaque année. Les études faites sur l'automobile le montrent bien. Les firmes françaises visant une clientèle de salariés avec de petits modèles bas de gamme ont été obligées de délocaliser leur production. L'industrie automobile allemande recrute au contraire de nouveaux travailleurs en se spécialisant dans des modèles haut de gamme destinés avant tout aux classes européennes aisées. Les activités industrielles produisant des biens haut de gamme (maroquinerie, parfumerie, mode, bateaux de plaisance, etc.) restent toujours florissantes dans les pays riches. Des sociétés comme LVMH en France affichent des résultats constamment en hausse.



La structuration actuelle du capitalisme induit donc une nouvelle division du travail : aux nouveaux pays capitalistes (émergents) la production de biens salaires ; aux anciens trois missions : a) la valorisation de ces biens par une économie de services apte à les réaliser  par une vente aux salariés de ces pays et un système de crédit performant ; b) une activité de services de gamme élevée: banque, produits de luxe, soins médicaux et médicaments, hôtellerie, spectacles artistiques et sportifs, sports d'hiver, etc.;  c) une industrie réservée à la production de biens de haute technologie (espace, atome et armement compris, nanotechnologies) et
nouveaux produits liés à la construction, aux économies d'énergie, à l'agriculture (OGM par exemple), etc.





Il s'agit donc de penser « nouvelles industries » plutôt que relocalisation d'anciennes industries.

jeudi 22 mars 2012

Guerres autour des rentes du seigneuriage monétaire: l'Islande, l'Irlande, la Grèce et les autres



Guerres autour des rentes du seigneuriage monétaire: l'Islande, l'Irlande, la Grèce et les autres
Des antagonismes de propriété aux antagonismes de souveraineté

par Ahmed Henni, juillet 2011
La crise des finances publiques grecques met en avant des antagonismes de souveraineté d'une nouvelle nature: des États qui se disputent l'appropriation de l'épargne mondiale non pas pour susciter chez eux des investissements industriels mais pour financer les différentes redistributions rentières qu'ils entretiennent (intérêts de la dette publique, déficit budgétaire entretenant non pas l'investissement mais la consommation, réductions d'impôts sur le capital, pensions de retraites, etc.). Bref, l'État n'est plus l'expression d'une hégémonie d'un capitalisme industriel, un État bourgeois classique favorisant une accumulation de moyens de production fondée sur la propriété privée et, contradictoirement, créatrice d'emplois industriels et consolidant une classe ouvrière.
L'État est devenu un délégataire de rentiers de divers ordres utilisant la souveraineté pour prélever impôts sur des couches ciblées de la population (par l'usage immodéré d'impôts sur la consommation – TVA) et rentes de seigneuriage monétaire et, dans un deuxième temps, les redistribuer à d'autres couches, tout aussi ciblées, de rentiers petits et grands, tous ceux qui lui prêtent de l'argent ou lui apportent ses suffrages dans un système électif. En Grèce, par exemple, l'impôt direct est ridiculement faible. Aux États-Unis, les différents gouvernements depuis Ronald Reagan n'ont cessé de réduire la fiscalité du capital et des hauts revenus. En France, c'est également le cas depuis 2002. L'essentiel du budget est alimenté par les impôts indirects, ceux qui pèsent sur des dizaines de millions de consommateurs, même à faible revenu qui, chaque jour, achètent pain, carburant, etc. En se référant aux données de l'OCDE (décembre 2010)1, on observe, de 2002 à 2009, en % de la richesse nationale, une diminution des prélèvements sur les revenus et les profits de 0,7 point en Grèce, de 1,1 point en Irlande et de 1,7 point en France tandis que l'Allemagne augmentait ces impôts de 0,8% de sa richesse nationale – en France, par exemple, 1 point de richesse nationale représentait en 2009 un montant de 19 milliards d'euros, alors que, pour rappel, le besoin de financement des caisses de sécurité sociale exigeaient 15 milliards (données INSEE).

Impôts sur le revenu et les profits, en % du PIB, OCDE 2011

2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009

France
10,4 
10,0 
10,2 
10,3 
10,7 
10,4 
10,4 
8,7 

Allemagne
9,9 
9,7 
9,5 
9,8 
10,7 
11,2 
11,5 
10,7 

Grèce
8,1 
7,4 
7,5 
8,0 
7,5 
7,5 
7,3 
7,4 

Irlande
11,1 
11,3 
11,8 
11,7 
12,5 
12,1 
10,8 
10,0 



Il en est de même pour les prélèvements directs sur les entreprises: en Grèce, diminution des rentrées fiscales assises sur l'impôt sur les bénéfices de 3,4% de la richesse nationale, diminution en Irlande de 1,3 point et en France, diminution de 1,5 point, tandis qu'en Allemagne l'État prélevait sur les bénéfices des sociétés 0,3 % de la richesse nationale en plus.
Impôts sur les bénéfices des sociétés, en % du PIB

2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009

France
2,9 
2,5 
2,8 
2,4 
3,0 
3,0 
2,9 
1,4 

Allemagne
1,0 
1,3 
1,6 
1,7 
2,1 
2,2 
1,9 
1,3 

Grèce
3,4 
2,9 
3,0 
3,3 
2,7 
2,5 
2,5 
0,0 

Irlande
3,7 
3,7 
3,6 
3,4 
3,8 
3,4 
2,8 
2,4 


L'adhésion à l'euro permet d'engranger des rentes de seigneuriage monétaire en accédant à faible coût à l'épargne mondiale et financer ainsi le moins perçu fiscal sur le capital et les hauts revenus (en d'autres termes le déficit). L'euro attire plus efficacement les capitaux que la drachme, le franc ou autre ancienne monnaie nationale. Cette attractivité était garantie jusqu'en 2008 par des projections optimistes sur la zone euro et un différentiel de taux positif par rapport aux autres monnaies (acheter et placer son argent eu euros rapportait davantage que le placement en dollars ou en yens). L'euro allait de ce fait introduire une plus vive concurrence entre États emprunteurs alors que, jusqu'alors, les États-Unis bénéficiaient presque seuls des rentes de seigneuriage monétaire par l'émission de dollars demandés par le monde entier.
Pour financer leurs déficits publics (de l'État fédéral et des États fédérés), les États-Unis avaient réussi à dollariser l'épargne mondiale et se l'approprier en grande partie – tout le monde leur prêtait2. Or, voilà que leur situation d'État rentier semble sérieusement menacée par l'apparition de nouveaux États rentiers concurrents – européens – qui, s'appuyant sur l'émission d'une monnaie de plus en plus recherchée, l'euro, réussissent à capturer une partie de plus en plus grande de l'épargne mondiale. Objectivement, il est dans leur intérêt de rétablir la situation antérieure en incitant l'épargne mondiale à se détourner de ces nouveaux rentiers. Les États-Unis cherchent, en effet, et depuis longtemps, à équilibrer leurs émissions excessives de dollars – la base de leur rente de seigneuriage – en incitant les titulaires extérieurs de dollars à les rapatrier aux États-Unis sous forme d'investissements ou de placements en bons du Trésor. Transformer ces dollars en euros – par des prêts à des pays de la zone euro – n'arrange pas leurs comptes.
Voici pour la décennie écoulée les besoins de financement extérieur tels qu'évalués par le Fonds monétaire international et qui montrent la montée progressive de la concurrence entre États pour capter l'épargne mondiale et satisfaire leurs besoins en financement extérieur – d'où des conflits aigus de souveraineté.

Balance extérieure courante (besoins en financement extérieur)
en milliards de dollars (Statistiques du FMI,mars 2011)


2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
États-Unis
-416
-397
-458
-520
-630
-747
-802
-718
-668
-378
-470
Royaume-Uni
-39,1
-30,39
-28,01
-29,92
-45,64
-59,78
-82,8
-73,03
-44,06
-37,32
-56,02
France
19,32
23,52
18,16
12,98
11,14
-10,38
-13
-25,93
-54,63
-51,28
-53,05
Grèce
-9,82
-9,4
-9,58
-12,8
-13,48
-17,87
-29,83
-44,69
-51,21
-35,96
-31,91
Irlande
-0,35
-0,68
-1,22
0
-1,08
-7,09
-7,92
-13,88
-14,97
-6,76
-1,48
Islande
-0,88
-0,34
0,14
-0,52
-1,3
-2,63
-4,28
-3,21
-4,78
-1,26
-1,01

Des pays euro comme la France, prêteur jusqu'en 2004, deviennent emprunteurs à partir de 2005: une demande de 10 milliards de dollars qui bondit à plus de 50 milliards en 2008. La Grèce n'aurait jamais pu attirer autant de capitaux extérieurs avec la drachme: l'euro lui permet en 2008 d'enregistrer un déficit presqu'équivalent à celui de la France. L'Irlande, raisonnable jusqu'en 2003, commence, à partir de cette date, à avoir des besoins hors norme (15 milliards de besoin de financement extérieur en 2008). J'ai donné à titre indicatif et pour illustrer ces comportements rentiers (dépenser plus qu'on ne gagne) l'exemple de l'Islande qui, dès 2006, a besoin de plus de 4 milliards pour équilibrer ses comptes extérieurs alors que sa richesse nationale produite n'était évaluée qu'à 16 milliards. Je ne pense pas que l'on ait été aveugle face à ces extravagances. Il fallait cependant éviter la faillite de ces pays pour préserver la valeur des placements des différents « hommes aux écus » ou banques de la planète qui avaient – pour des rémunérations conséquentes – satisfait ces besoins anormaux de financement.
Pour se rendre compte de l'anormalité connue de certaines situations, voici un état de la balance courante extérieure de certains pays mais qui exprime cette fois-ci l'excédent (+) ou le déficit (-) de la balance extérieure en % de la richesse nationale.



2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
Allemagne
0,0 
2,1 
1,9 
4,7 
5,1 
6,5 
7,9 
6,7 









Islande
-4,3 
1,5 
-4,8 
-9,8 
-16,2 
-25,7 
-20,1 
-44,2 









Grèce
-7,3 
-6,8 
-6,6 
-5,9 
-7,4 
-11,3 
-14,5 
-14,5 
Portugal
-9,9 
-8,1 
-6,1 
-7,6 
-9,5 
-10,0 
-9,4 
-12,1 
Irlande
-0,7 
-0,9 
0,0 
-0,6 
-3,5 
-3,5 
-5,3 
-5,3 
Espagne
-3,9 
-3,3 
-3,5 
-5,3 
-7,4 
-9,0 
-10,0 
-9,6 
Italie
-0,1 
-0,8 
-1,3 
-0,9 
-1,7 
-2,6 
-2,4 
-3,4 









France
1,9 
1,4 
0,8 
0,6 
-0,4 
-0,5 
-1,0 
-2,3 









Royaume-Uni
-2,1 
-1,7 
-1,6 
-2,1 
-2,6 
-3,3 
-2,7 
-1,6 









États-Unis
-3,9 
-4,3 
-4,7 
-5,3 
-6,0 
-6,0 
-5,2 
-4,9 
Source: OCDE, Juin 2010
Si l'on regarde la colonne 2008, on observe que le déroulement des crises actuelles y est presque annoncé. L'Islande d'abord qui, vivant largement au dessus de ses moyens sans bénéficier du seigneuriage monétaire attaché à l'euro, fait faillite en premier. En octobre 2008, le Fonds monétaire international appelé au secours lui accorde un prêt de 2,1 milliards de dollars3. Puis arrivent les pays du Sud de la zone euro, tous avec des comptes extérieurs structurellement déficitaires depuis de longues années. Une situation qui aurait duré tant que les pays structurellement excédentaires (l'Allemagne, première ligne du tableau) – qui vendent plus qu'ils n'achètent – auraient continué à alimenter la cagnotte commune ou que des prêteurs soient disposés à combler les déficits.
Nous nous trouvons par conséquent devant deux types de conflits de souveraineté:
  1. Le premier entre les pays à seigneuriage monétaire international ancien (Royaume-Uni puis États-Unis) et ceux à seigneuriage monétaire international nouveau (zone euro), chacun d'entre eux voulant satisfaire ses besoins en financement extérieur facilement, en quantité et à moindre coût. Ce sont les antagonismes mondiaux autour des rentes de seigneuriage.
  2. Le deuxième type de conflit va apparaitre entre les pays de la zone euro: entre ceux qui n'ont pas besoin de financement extérieur et qui ont une position de prêteurs (Allemagne, notamment) et ceux qui utilisent l'adhésion à l'euro comme une rente de seigneuriage leur permettant d'avoir une position d'emprunteur structurel (Grèce par exemple). L'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne ne fait que compliquer les choses: autant il participe à certaines discussions, autant son intérêt est de conserver sa rente de seigneuriage propre, concurrente de celle de la zone euro.
A quoi est dû ce besoin grandissant et permanent de financement extérieur, autrement dit cette pratique de vivre avec l'argent du reste du monde, à crédit ? Fondamentalement parce que il y a d'autres êtres humains qui produisent à notre place. Une première rente. La deuxième raison en découle directement: les grands pays d'ancienne industrie, devenus des économies de service et de consommation, ont tendance à importer de plus en plus les objets matériels qu'ils ne fabriquent plus. Ils doivent entretenir diverses catégories de populations: celles qui restent en friche dans cette économie de service, celles qui, âgées, pèsent par leurs pensions et enfin, celles qui, titulaires de patrimoines et de capitaux, n'investissent plus dans l'industrie et trouvent dans ce besoin de financement un débouché lucratif pour leurs écus. Cette dernière catégorie a tendance a éviter l'antagonisme de production face aux classes ouvrières pour se reporter vers l'instrumentation de la souveraineté des États: leur prêter de plus en plus, à charge pour eux, par les impôts indirects sur la consommation, de récolter de quoi leur servir des intérêts garantis en lieu et place des profits qu'ils auraient acquis par la propriété d'usines – j'ai déjà fait la démonstration ailleurs de cette mutation du capitalisme d'industrie en capitalisme de rente.

La rente du seigneuriage monétaire

Pour les pays dont les relations avec le reste du monde sont structurellement déficitaires, l'adhésion à la zone euro procure une rente irremplaçable de seigneuriage monétaire. Ils vont utiliser comme monnaie nationale un moyen de paiement garanti par d'autres pays plus performants économiquement. S'ils gardaient, en effet, leur monnaie nationale, ils devraient se procurer des devises qu'ils ne gagnent pas par leurs exportations. Par conséquent, ils devraient ou réduire leurs importations et leur niveau de vie tout en travaillant davantage ou chercher des prêteurs. Mais ceux-ci rechigneraient à prêter des devises fortes à un pays qui n'arrive pas à en gagner assez ou exigeraient des taux d'intérêt élevés. Deuxième conséquence: vouloir rééquilibrer le compte extérieur c'est devoir réduire les importations par contingentement ou dévaluation de la monnaie nationale (rendre les produits étrangers plus chers, notamment le pétrole) – d'où des difficultés d'approvisionnement du marché intérieur en matières premières (pétrole par exemple) – ou augmenter les exportations en en réduisant le coût par baisse des salaires (travailler davantage à moindre coût). Bref, inflation, taux d'intérêt élevés et niveau de vie affaibli.
Or, certains pays ne se sont pas privés, depuis leur adhésion à l'euro, d'importer et encore importer, l'adhésion à la zone euro leur permettant d'éviter ces inconvénients en puisant, lorsqu'il s'agit d'importer hors zone euro, dans la cagnotte commune de devises instituée par le Traité de l'Union ou en payant en euros, devenu monnaie nationale, les importations venant de la zone euro (Allemagne, etc.). L'article 105 du Traité de l'Union dispose en effet que le Système Européen de Banques Centrales (BCE) a parmi ses « missions fondamentales » celle de «  détenir et gérer les réserves officielles de change des États membres », c'est à dire de mettre en commun les devises. Voici l'exemple des trois pays les plus en difficulté et dont le commerce extérieur est structurellement déficitaire depuis des années:


Commerce extérieur de la zone euro à 16 pays et de quelques pays,
milliards d'euros, Eurostat 2011




2001
2005
2006
2007
2008
2009
2010
Zone euro 16
importations
2 519,24
2 977,61
3 352,07
3 595,42
3 770,31
3 130,43
3 613,73


exportations
2 618,87
3 100,56
3 454,42
3 735,43
3 867,81
3 251,18
3 733,63


solde
99,64
122,95
102,34
140,01
97,50
120,75
119,90


















Grèce
importations
54,46
61,33
69,83
78,56
85,96
69,50
67,71


exportations
35,19
43,70
47,54
51,44
55,53
44,29
48,24


solde
-19,03
-26,14
-31,02
-34,51
-13,97
-23,43
-19,47


















Espagne
importations
211,33
281,38
321,95
354,12
350,64
269,03
302,00


exportations
194,14
233,39
259,13
283,33
288,02
246,36
279,00


solde
-17,19
-48,00
-62,82
-70,79
-62,62
-22,66
-22,99


















Portugal
importations
51,53
57,19
63,69
68,04
73,12
59,79
65,84


exportations
37,75
42,67
49,71
54,50
55,80
47,14
53,46


solde
-13,78
-14,52
-13,97
-13,55
-17,32
-12,65
-12,38


















Déficit des 3 pays


-50,01
-88,65
-107,81
-118,85
-93,92
-58,73
-54,84
solde zone euro


99,64
122,95
102,34
140,01
97,50
120,75
119,90
différence


49,63
34,3
-5,46
21,16
3,58
62,02
65,05

Alors que la zone euro dans son ensemble dégage structurellement des excédents commerciaux, nos trois pays importent de plus en plus et aggravent leur déficit commercial, bref ils ne produisent pas assez au rythme de leurs besoins grandissants de consommation. Il arrive même un moment où le déficit réuni de ces trois pays (2005) dépasse l'excédent obtenu par la zone euro à 16 pays. Aucun analyste ne pouvait ignorer ce problème. La crise, c'est à dire la pression des autres États de l'euro-zone, a ramené ces déficits à de plus modeste proportions (en baisse de 45 milliards pour l'Espagne, 15 milliards pour la Grèce et 5 pour le Portugal).
Ces pays ne sont pas les seuls à bénéficier de la rente de seigneuriage liée à l'euro.
Le commerce extérieur français, par exemple, était excédentaire jusqu'en 2004. Depuis 2005, le déficit se creuse et la France achète continuellement plus qu'elle ne vend.

Solde commercial extérieur français, milliards d'euros, INSEE 2011
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
6,7
-10,9
-18,8
-29,2
-40,7
-34,2
-45,3

Le problème est qu'elle a besoin, elle aussi, de financement extérieur pour couvrir ces besoins. Quand le gouvernement français semble proclamer une solidarité vis-à-vis du gouvernement grec, il ne fait, en réalité, que défendre la solidarité des rentiers du seigneuriage en euro.
Quelques raisons semblent expliquer l'apparition de telles sociétés où la consommation s'accroit sans que les moyens y soient:
  1. Celle que nous venons d'évoquer liée au seigneuriage euro.
  2. Le financement d'un surcroît de consommation par des déficits publics.
  3. L'apparition de larges catégories de consommateurs qui sont hors du système productif (scolarité prolongée, actifs restant en friche, inactifs âgés).
  4. La croyance que la croissance est liée à l'augmentation de la consommation.
    Une nouvelle doctrine: la consommation, moteur de la croissance
  1. Pour financer ces déficits extérieurs et les déficits intérieurs publics, la raison voudrait soit qu'on vende au reste du monde autant qu'on ne lui achète (c'est à dire, en réalité, donner autant de travail), soit qu'on ait des capitaux placés à l'extérieur qui, par les profits ou intérêts qu'ils rapportent, permettent de financer ces achats disproportionnés ou, enfin, de disposer de capitaux qui viennent s'investir dans le pays ou y être placés sous forme de prêts extérieurs au pays. Or, précisément, l'appartenance à l'euro facilite cette dernière solution et permet d'emprunter sans cesse et vivre à crédit sur le reste du monde – d'autres gagnent les devises.
  2. Ces emprunts, en quantité et peu coûteux, parce que garantis par le seigneuriage euro, poussent les gouvernements au déficit budgétaire et à la dépense. Au déficit, en réduisant la pression fiscale sur le capital et les hauts revenus et en servant des intérêts aux prêteurs, transformant les capitalistes en rentiers, et depuis 2008, à renflouer le capital bancaire privé atteint par la détention de titres dévalorisés par la crise dite des subprimes. A la dépense, en entretenant un système de redistribution achetant la paix sociale et des électeurs devenus âgés ou plébéiens. Ces déficits publics continus accroissent la dette publique et les intérêts servis annuellement aux rentiers – du monde entier, particulièrement les fonds de pension. Ces intérêts proviennent en grande partie, comme je l'ai montré ailleurs, des prélèvements opérés sur la consommation des classes plébéiennes (TVA particulièrement).
Déficit des administrations publiques, en % de la richesse nationale (PIB), Eurostat 2011


2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
Grèce
-4,77%
-5,65%
-7,52%
-5,17%
-5,73%
-6,40%
-9,76%
-15,45%
-10,51%
Portugal
-2,90%
-3,02%
-3,38%
-5,92%
-4,05%
-3,15%
-3,54%
-10,11%
-9,14%
Espagne
-0,45%
-0,21%
-0,34%
0,96%
2,02%
1,90%
-4,15%
-11,13%
-9,24%




















France
-3,16%
-4,12%
-3,60%
-2,93%
-2,28%
-2,73%
-3,33%
-7,54%
-7,06%




















Irlande
-0,36%
0,40%
1,38%
1,63%
2,89%
0,07%
-7,33%
-14,28%
-32,42%

On notera les déficits permanents et structurels de la Grèce, du Portugal et de la France, puis l'intervention massive de l'État en Irlande pour régénérer le capital bancaire.
Ces déficits s'accumulent sous forme de dette génératrice d'intérêts à verser tous les ans aux rentiers. Les chiffres de la dette n'importent que par le poids des intérêts qu'elle exige et qui sont payés par les contribuables d'aujourd'hui sur tous les produits et services qu'ils achètent, pain ou diamant.
Les chiffres disponibles pour la France montrent cette ascension irrésistible des sommes versées à ceux qui gagnent de l'argent avec de l'argent ou en gagnent en dormant.


Dépenses des administrations publiques (État, Sécurité sociale, Collectivités locales), milliards d'euros, INSEE 2011


1960
1970
1980
1990
2000
2005
2006
2007
2008
2009
Total des dépenses
16,4
50,2
203,4
511,1
744,3
921,5
952,1
991,3
1028,9
1067,7
Intérêts
0,5
1,0
5,5
27,6
42,0
46,1
46,7
50,9
56,2
45,6
En % des dépenses
0,03%
0,05%
0,28%
1,39%
2,10%
2,30%
2,33%
2,54%
2,80%
2,27%






















État central seul


















2009
Dépenses


















404,6
Intérêts


















38,9
En % des dépenses


















9,61%

Lisons que, lorsqu'en 2009, l'État doit dépenser 100 euros, il en réserve en priorité 9,6 à verser à ses prêteurs, autant de moins pour les hôpitaux ou les écoles. L'addition des réductions fiscales sur le patrimoine et des intérêts versés aux capitaux approche les 65 milliards en 2009, soit autant que l'ensemble des investissements publics de l'État. Pour accumuler, l' »homme aux écus » n'a plus besoin d'édifier des usines ou de mettre une classe ouvrière au travail.
Vu que l'euro est une monnaie garantie par les gains des pays à balance extérieure excédentaire (Allemagne, par exemple), les prêteurs étrangers deviennent tout disposés à prêter des capitaux pour financer ces déficits publics. De ce fait, beaucoup de gouvernements – tous élus et cherchant à se faire réélire – pratiquent une large redistribution vis-à-vis de couches sociales diverses, sachant bien que le déficit sera couvert par de l'endettement en euros et donc facile à concrétiser.
A ceci, ajoutons que depuis 2008, ceux qui auraient pu être les gendarmes du maximum de 3% de déficit prévus par le traité de Maastricht, l'Allemagne et la France, ont allègrement violé eux-mêmes cette règle. Entre 2008 et 2009, le déficit budgétaire de l'État français saute de 2,8 à 6,1% du PIB selon l'INSEE et de 3,3% à 7,3% selon Eurostat.
    1. Ces déficits extérieurs et publics sont la conséquence d'une tendance à une consommation – à crédit – de plus en plus poussée. Une nouvelle croyance économique est apparue dans les pays d'ancienne industrie: c'est la consommation qui serait le moteur de la croissance. On pourrait y voir une idée de Keynes. Mais celui-ci liait étroitement accumulation du capital et croissance, la consommation n'étant qu'un des moyens pour assurer des débouchés à l'offre de produits. Or, dans les pays d'ancienne industrie d'aujourd'hui la consommation d'objets matériels vient particulièrement de l'importation. Seuls les services sont, en majorité, produits localement.
        Si la consommation apparaît comme un moteur de la croissance, c'est que les importations d'objets matériels induisent une activité de services dix fois supérieure à leur valeur d'origine. Nous sommes quelques uns à avoir montré que le produit matériel payé à 10 aux fabricants exotiques exploiteurs de petites-mains est vendu 100 dans les vitrines parisiennes ou new-yorkaises, la différence n'étant pas un profit indu mais la contrepartie d'activités de service s'exerçant en France ou aux États-Unis (conception, design, publicité, distribution, banque, assurance, taxes). Importer une chaussure vietnamienne à 10 euros crée 90 euros d'activités de service en France. C'est pourquoi l'importation d'objets matériels et leur consommation grandissante semblent créer de la croissance dans les pays importateurs. Et tant que l'euro permet d'avoir des déficits commerciaux, tant mieux. En réalité, le modèle de croissance reposant sur la consommation et l'inactivité est un modèle rentier qui ne tient que grâce à l'euro ou à un seigneuriage monétaire international reconnu comme celui des États-Unis. Autrement, il faudrait échanger du travail contre du travail.
          On ne comprendrait pas autrement que la Grèce, par exemple, puisse en quelques années enregistrer une progression proprement extraordinaire de la richesse par habitant (multipliée par 3 en huit ans).
        Progression de la richesse nationale annuelle par tête, dollars courants, FMI 2011


        2000
        2008
        Augmentation en %
        Grèce
        11661
        31307
        168,46
        Irlande
        25607
        59901
        133,93
        France
        22574
        45987
        103,72
        Allemagne
        23220
        44524
        91,75
        Royaume-Uni
        25142
        43651
        73,62
        Japon
        36800
        38215
        3,85
        Les différents tableaux ci-dessus montrent bien que cette « croissance » tient principalement au seigneuriage monétaire dont ont bénéficié la Grèce, l'Irlande et même la France. Il suffit d'en montrer quelques uns à un ministre allemand des finances pour qu'il appelle à siffler la fin de la récréation: ce qui s'est effectivement produit. Ce conflit n'oppose pas des capitalistes industriels les uns aux autres, autour de la conquête de marchés, ou des capitalistes et des classes ouvrières, tous conflits liés à la propriété des moyens de production. Ce sont des conflits de souveraineté entre États qui veulent chacun s'approprier et distribuer le plus grand volume de rentes.
        4. Les importations à bon marché entretiennent la consommation des couches assistées ou mal payées. Si l'on devait payer ces produits au tarif du travail américain ou français, il faudrait – selon la structure de la consommation existante – multiplier les bas salaires par au moins 1,5 et le RMI par exemple par 5. Ce qui n'arrange ni les capitalistes d'entreprise ni les finances publiques et relancerait une lutte de classes. Autrement dit, l'importation d'objets matériels et l'orientation vers une économie de services vont ensemble, permettent de maintenir un taux de profit acceptable et allègent la charge publique de la redistribution vers les couches de la population laissées en friche par la désindustrialisation.

Conclusion
Plusieurs conflits de souveraineté vont apparaître.
Après la crise de 2008, les prêteurs ont commencé à faire défaut.
Les faillites hypothécaires (crise dite des subprimes) suivies de la faillite de la banque Lehmann Brothers (n°4 mondial) ont conduit les titulaires de capitaux à réviser la nature de leurs engagements, à se détourner des placements privés pour, le plus souvent, souscrire des bons d'État.
Or, deux États non membres de la zone euro, disposant de leur propre seigneuriage monétaire (Royaume-Uni et États-Unis), garantissant tout emprunt par leur puissance et leur souveraineté prééminente, ont, en même temps, exprimé des besoins d'endettement importants. Mieux, ces États abritent les grandes banques impliquées dans l'orientation des flux de capitaux.
D'un autre côté, des obligations libellées en monnaie chinoise ont commencé à être lancées timidement sur le marché à Hong-Kong. D'autres pays émergents expriment aussi des besoins de financement extérieur. La nature s'en est également mêlée: les tsunami et tremblement de terre de Fukushima ont multiplié les besoins de financement du gouvernement japonais.
La révision des engagements des « hommes aux écus » s'est donc accompagnée d'une demande mettant des États en concurrence. Ceux dont la souveraineté était la plus faible tomberaient les premiers (Islande, Irlande, Grèce). Aucune souveraineté européenne ne garantissant le seigneuriage monétaire euro, ce fut chacun pour soi, les plus rentiers, qui se trouvent être les plus faibles, ne pouvant que se soumettre aux moins rentiers parmi lesquels il s'en trouve un qui est également puissant: l'Allemagne – à quoi il convient d'ajouter l'attitude concurrentielle discrète du Royaume-Uni et des États-Unis.
Ce ne sont pas des capitalistes propriétaires de moyens de production qui, pour relever leur taux de profit, ont, en Grèce ou ailleurs, réduit les salaires de leurs ouvriers. L'antagonisme oppose directement la population à son gouvernement. Seule la souveraineté de l'État est en cause. En Grèce et ailleurs, c'est le gouvernement qui réduit les salaires et pensions, allonge la durée du travail et rogne les sommes allouées à la redistribution tout en relevant les taux d'intérêts servis aux « hommes aux écus ». La confrontation oppose des « indignés » à la classe politique, devenue simple délégataire des titulaires de capital-argent. Ceux-ci semblent absents mais récoltent des rentes accrues par la hausse des taux de leurs prêts à des gouvernements affaiblis – en Grèce, jusqu'à 15%. C'est bien la caractéristique de crise d'un nouveau capitalisme: le capitalisme de rente.


1Organisation de coopération et de développement économique qui regroupe les pays capitalistes développés. Par souci d'homogénéité, les données présentées ici et se référant à un même objet seront toujours puisées à une même source, soit l'OCDE, le Fonds monétaire international, Eurostat ou l'INSEE français.
2Ce sont bien entendu des « hommes aux écus » qui placent directement leur argent en dollars ou qui le confient à des banques qui, elles, le replacent en bons d'État. Les petits épargnants sont aussi concernés sans le savoir. La mondialisation est cette situation où le plus petit épargnant de la planète peut contribuer, à son insu, à financer les déficits (publics et privés) américain, britannique, grec, irlandais, français ou autre. La crise de 2008 – véritable hold-up sur l'épargne mondiale – en a ruiné plus d'un.
3Le FMI a pourtant l'habitude de bien éplucher les comptes des pays qui font appel à lui et, quand il ne s'agit pas de facilités automatiques statutaires, il met quelque temps à décider de ses prêts. Si le Burundi avait appelé à l'aide, il n'aurait eu droit qu'à quelques millions de dollars. Si l'Islande, pays de la taille du Burundi, a eu tout de suite quelques milliards, c'est en réalité pour y sauver les banques en faillite, très liées au capitalisme international.

Membres

Qui êtes-vous ?

Professeur d'Université depuis 1975 (Paris IX, Oran, Alger, Arras) Directeur général des Impôts (Alger 1989-91) Membre du Conseil de la Banque centrale (Alger 1989-91)